jeudi 14 décembre 2017

Metamorphosen: le Festival Richard Strauss 2018 essaime dans la région de Garmisch



Alexander Liebreich, le nouveau Directeur artistique du Festival Richard Strauss, vient de présenter le programme de l'édition 2018 du Festival Richard Strauss de Garmisch. Le festival, qui se déroulera du 22 juin au 1er juillet 2018 à Garmisch et aux alentours est placé sous le signe des Métamorphoses (Metamorphosen), cette oeuvre pour 23 instruments à cordes que Richard Strauss acheva le 12 avril 1945, sous le coup de l'émotion causée par la dévastation d'une partie de l'Allemagne lors de la Seconde Guerre mondiale. 

Métamorphoses, le titre du festival, est sans doute à interpréter de manière plus large. Peut-être peut-on y voir aussi les transformations que le nouveau directeur artistique veut apporter au festival,qui va faire peau neuve notamment par son essaimage vers de nouveaux lieux, parmi les plus beaux de la région. On le sait, depuis des années, les organisateurs du festival et la ville de Garmisch se plaignent des possibilités restreintes de la ville en matière d'organisation de spectacles. Le festival 2018 répond à cette problématique en essaimant la zone festivalière dans des lieux mythiques de la région: des concerts seront aussi organisés à l'Abbaye d'Ettal, au château d'Elmau et, à 1780 mètres, sur la montagne Wank qui domine Garmisch. Des métamorphoses qui ouvrent de nouvelles perspectives, également par le choix élargi des musiques qui seront mises en résonance avec la fabuleuse nature du pays de Werdenfels: on jouera du Prokofiev et du Janacek  à Ettal, et le programme met également en relation la musique de Richard Strauss avec la musique baroque.

En ouverture du festival, Liebreich a invité  l'Akademie für Alte Musik Berlin qu'il dirigera lui-même à Garmisch dans Les Métamorphoses, la dernière grande oeuvre de Strauss, et dans le Didon et Enée de Purcell, une manière de mener la réflexion sur les relations entre les deux oeuvres. C'est l'excellent Choeur de la Radio bavaroise qui chantera les choeurs, avec, en solistes,  Marie-Claude Chappuis (Didon), Matthias Winckhler (Enée), Robin Johanssen (Belinda) et Katharina Magiera dans le rôle de la sorcière.

Huit cornistes de l'Orchestre d'Etat de Bavière donneront le concert en montagne, sur la terrasse du Wank, avec des oeuvres qui relient la renaissance à Strauss. Deux soirées sont organisées au Château d'Elmau, un concert de piano avec Olli Mustonen et un récital de la mezzo-soprano Okka von der Damerau, une des meilleures chanteuses wagnériennes de notre époque. Deux concerts sont organisés en plein air dans la grande cour de l'abbaye d'Ettal dans lequel la musique de Strauss, interprétée par l'Orchestre philarmonique de Brno,  entrera en dialogue avec celle de Janacek pour le premier , puis de Prokofiev, pour le second. D'autres concerts, des concerts-promenades, des master classes et de nombreuses autres activités sont organisées dans le cadre de ce festival qui  s'annonce comme un grand cru!

Plus d'informations sur le site du Festival: http://richard-strauss-festival.de/

Attention: les places au château d'Elmau sont limitées. 
A noter que les réservations pour les concerts d'Ettal sont déjà ouvertes! 


mardi 12 décembre 2017

Lac de Starnberg: L'île aux roses photographiée par Joseph Albert

Source: Bnf/Gallica

Photographie publiée en 1887 par Joseph Albert dans son ouvrage 

Die Bayerischen Königsschlösser : Berg. Hohenschwangau. Linderhof . Neuschwanstein. Herrenchiemsee / Photographie und Verlag von Jos. Albert - 1887

lundi 11 décembre 2017

Jonas Kaufmann en concert à Munich: O Paradis!



O Paradis! Jonas Kaufmann qui vient de sortir un album dédié au répertoire français donne le même titre à son concert dont le programme est très similaire à celui de son cd. Le concert nous entraîne dans une visite-découverte exquise de  l'opéra français du 19ème siècle de Meyerbeer à Massenet, en passant par Berlioz, Thomas, le Don Carlos version française de Verdi, Offenbach, Gounod et Bizet.

La soirée a alterné des ouvertures et prologues célèbres avec des airs non moins célèbres, séduisant un public conquis d'avance qui retrouve des airs connus dans une qualité d'exécution sans pareille: Bertrand de Billy conduit l'Orchestre d'Etat de Bavière avec l'enjouement, la souplesse et la légèreté qui conviennent à nombre des morceaux choisis, favorisant les remarquables capacités d'unisson de l'orchestre sur lesquelles se détachent, admirables de précision, les solos des instrumentistes. La Barcarolle d'Offenbach, la Marche hongroise de la Damnation de Faust, le ballet valsé de Gounod, ou la Méditation de Thais,..., forment comme l'écrin sonore dans lequel brillent les douceurs nacrées et les éclats du ténor dramatique qui déploie une science des effets fascinante. 

Jonas Kaufmann aborde ce répertoire en optant  le plus souvent pour un chant stylisé qui privilégie le travail parfaitement maîtrisé des piani. La projection de la voix, la qualité de l'articulation et de la diction du français atteignent chez Kaufmann de rares degrés de perfection: le ténor ne force jamais le ton, ne recherche pas les effets faciles, mais travaille tout en subtilité avec autant d'aisance que d'élégance. L'air de Faust de la Damnation de Berlioz est chanté de manière intime, le chanteur module un chant intériorisé qui exprime avec subtilité les qualités du silence où vient s'épanouir le bonheur retrouvé. Ces mêmes qualités se retrouvent par exemple au final de l'air de Don José dans lequel le derniers vers est exprimé comme l'énoncé d'un poème qui magnifie la profondeur et la tendresse.

Bertrand de Billy, Ludovic Tézier et Jonas Kaufmann
Crédit photographique: Bayerische Staatsoper (via son facebook)

Le duo de Rodrigue et de Don Carlos est plus déchirant, et travaillé plus en force avec un Ludovic Tézier puissant, magistral et suprême dans la profondeur de l'interprétation psychologique de Don Carlos, qui fait vibrer le public, tant on sent la passion de Tézier pour Verdi.  Bien plus faible est le duo Manon Des Grieux, auquel Diana Damrau, souffrante, a dû renoncer pour être remplacée au pied levé par la soprano albanaise Ermonela Jaho, qui, si elle a la puissance et la force d'expression dramatique (voir la photo), ne parvient pas à déployer les variations de l'expression émotionnelle. Ermonela Jaho, qui répète  actuellement à Munich le rôle de Suor Angelica pour lequel elle est très attendue, n'a peut-être  pu bénéficier de répétitions suffisantes.

Jonas Kaufmann fait un triomphe avec applaudissements et trépignations. Il donnera trois bis: Massenet encore avec le rêve de Des Grieux et Pourquoi me réveiller de Werther, puis, clin d'oeil appuyé et amusé à la période, un Minuit Chrétiens chanté en français, puis en allemand et à trois voix.






Richard Wagner et la vivisection, une caricature du Kikeriki

Les prises de position de Richard Wagner contre la vivisection sont bien connues, surtout par Lettre ouverte à M. Ernst von Weber, auteur de "Les chambres de torture de la science", que les Bayreuther Blätter de 1879 avaient publiée et dont on doit une traduction en français à J.-G. Prod'homme (On la trouve en ligne en pdf téléchargeable sur ARSITRA.org.) La revue L'Antivivisection proposait dès 1908 un article de Prod'homme intitulé Richard Wagner antivivisectionniste dans lequel il proposait sa traduction.

L'antivivisectionnisme wagnérien était connu dans les pays germanophones bien avant cela, on en parla aussitôt la lettre publiée en 1879. Preuve en est cette caricature du journal satirique autrichien Kikeriki, du 9 novembre 1879, que John Grand-Carteret  reproduisait en page 168 de son  Richard Wagner en caricatures : 130 reproductions de caricatures françaises, allemandes, anglaises, italiennes, portraits, autographes (lettre et musique), en en donnant une traduction et en l'agrémentant de textes que nous reproduisons ici.

in Kikeriki, Vienne, le 9 novembre 1879
Cliquer sur l'image pour l'agrandir

Le texte allemand

Richard Wagner und die Vivisection

Nicht durch thierfreundliche Broschüren, sondern auf andere Art könnte der grosse Meister segenbringend gegen jene Thierschinderei wirken ; er braucht nämlich bloß vor den Vivisektionslokalen einige seiner Opernnummern aufzuführen und die Vivisektions-Studien werden sogleich beendet sein.

...et sa traduction

Richard Wagner et la vivisection 


Non point avec des brochures en faveur des animaux, mais bien tout autrement, le grand Maître pourrait prêter son précieux concours contre les vexations que l'on fait subir aux bêtes ; il lui suffirait notamment d'exécuter devant les salles affectées à là vivisection quelques-uns de ses morceaux d'opéras, et les études vivisectionnelles seraient tout aussitôt abandonnées.


Caricature publiée à propos de la brochure que Wagner venait de faire paraître contre la vivisection , ainsi que le rappelle le dialogue suivant, entre deux anti-wagnériens, également emprunté au Kikeriki :

-Un homme inouï, ce Wagner. Je suis absolument sous le charme de sa personne.
-Tiens ! Que signifie pareil changement.
-Pour me demander cela vous ne connaissez certainement pas sa nouvelle oeuvre.
-Quoi ! Elle serait sans dissonances !
-Rien que des cris qui partent du coeur!
-De Richard Wagner! Cela n'est pas croyable! Et comment est intitulé cet opéra?
-Ce n'est pas un opéra, mais bien une brochure qui parle de la vivisection.




dimanche 10 décembre 2017

Richard Wagner, ami des bêtes. Un article de A. Autrand en 1933

En 1933, la presse commémora le cinquantième anniversaire de la mort de Richard Wagner. Un article en page 3 du Temps du 13 août rappelle l'amitié que Wagner porta toute sa vie aux animaux. 

RICHARD WAGNER, AMI DES BÊTES

Est-il permis, en cette année de commémoration et d'apothéose, d'appeler l'attention sur un des côtés les moins connus peut-être du grand public, et qui n'est pas à la vérité un des plus importants de la personnalise de ce puissant génie?

Richard Wagner, en dépit de l'impérieuse dureté que lui prêtent ses portraits de Jaeger et de Lenbach, avait une sensibilité et une bonté indéniables. Il était notamment un véritable ami des bêtes, et il l'est resté à ses heures les plus critiques d'extrême détresse, aussi bien qu'à celles de sa plus somptueuse prospérité.

On sait qu'il aimait les oiseaux, et que c'est en écoutant leurs chants qu'il avait noté et composé pour Siegfried les Murmures de la forêt. Il aimait les cygnes dont il admirait l'élégante silhouette sur l'eau des étangs, les paons pour leur riche plumage, et il s'était pris d'amitié pour un perroquet dont Minna PlaNNer, sa première femme, lui avait fait don. Dans une page amusante, il a décrit les faits et gestes de ce perroquet "Papo". Papo l'appelait par son nom, Richard, lorsqu'il s'absentait trop longtemps. S'il ne lui répondait pas, il arrivait, en voletant dans son cabinet, et, posé sur sa table, se mettait a jouer d'une manière inquiétante avec la plume et le papier. Quand il percevait ses pas dans l'escalier, Papo l'accueillait par la marche finale de la Symphonie en ut mineur ou par le commencement de la 8ème symphonie en fa majeur, ou encore par un des joyeux motifs de l'ouverture de Rienzi.

Mais, dans l'ordre des animaux domestiques, la franche affection de Wagner se portait de préférence vers l'espèce canine. C'est ainsi, qu'il a gardé à ses côtés des chiens de différentes races. Il en a, dans ses Mémoires ou dans ses Lettres, laissé les noms, et il s'est plu à en écrire l'histoire, non sans une tendre émotion.

L'un des premiers qu'il eut, vers 1838, était un grand terre-neuve du nom de "Robber", qui lui donna beaucoup de soucis. Voyageant en voiture dans la Courlande, raconte-t-il, avec Minna, n'ayant pu l'y placer, ce fut une torture pour lui de voir ce pauvre chien à la lourde fourrure trotter toute la journée par une chaleur torride. Il ne put supporter ce spectacle atroce: il enfonça, de force, la bête épuisée dans la .berline pleine.

Après un voyage sur mer et une visite mouvementée à Londres, Wagner et Minna arrivèrent de Boulogne à Paris, en diligence, avec leur chien sur l'impériale. Ils s'installèrent, dit Wagner, au numéro 33 de la rue de la Tonnellerie, dans un petit hôtel sur la façade duquel était l'inscription "Maison où naquit Molière". Il ajoute: Robber était certainement un animal de valeur qui excitait l'admiration. Il faisait, dans le jardin du Palais-Royal, le bonheur des enfants par son habileté à rapporter ce qu'on lui jetait dans l'eau du bassin. Alors Wagner et Minna étaient dans les difficultés: ils venaient d'engager au Mont-de-Piété leur argenterie et leurs derniers bijoux. Un événement vint les frapper, comme un présage de malheur. Leur bon Robber disparut, probablement volé. Ceux qui connaissaient leur situation considérèrent cette perte comme un bienfait. On s'étonnait que, manquant même du nécessaire, ils se fussent chargés d'un chien da cette taille. Wagner était rempli d'amertume. C'est au milieu de ces tribulations qu'il travaillait aux 2ème et 3ème actes de Rienzi.

Puis, un an après, dit-il encore dans ses Mémoires, sortant de chez lui pour aller rendre un métronome qu'un ami lui avait prêté, il aperçut, au milieu d'un intense brouillard, le chien qu'on lui avait volé, et il appela Robber d'une voix stridente. L'animal le reconnut, mais, comme il marchait brusquement sur lui, celui-ci recula effrayé. Il le poursuivit, il se sauva plus rapidement. Et il courut en vain comme un fou jusque devant l'église Saint-Roch, où il s'arrêta en nage, haletant et portant toujours son métronome sous le bras, mais sans avoir pu rentrer en possession de son Robber.

Revenus en AlIemagne.Wagner et Minna s'étaient procuré un autre chien du nom de "Peps", qui vécut avec eux les jours d'émeute de Dresde. Ils l'aimaient beaucoup et, en Suisse, où ils avaient dû fuir, devant aller sur les montagnes des Quatre-Cantons pour soigner leur santé délabrée, ils ajournèrent leur saison, à cause de sa maladie. Résistant à tous les remèdes, soudainement atteint de convulsions, malgré les secours d'un médecin que Wagner ayant, la nuit, traversé le lac, était allé consulter, Peps mourut. "Ce moment produisit un effet si solennel , écrit Wagner, que je regardai ma montre, c'est à une heure dix minutes du matin, le 10 juillet 1855, que trépassa mon petit compagnon dévoué. Nous l'enterrâmes le lendemain sur le coussin de sa corbeille en pleurant amèrement. "

Dans une lettre à Mathilde Wesendonck, du 17 novembre 1860, Wagner lui disait: "Votre petit chien est tout fait délicieux. Croyez-moi, vous devez à cet animal beaucoup de joie la compagnie des animaux a quelque chose de très calmant."

Peps avait été remplacé par Fips, que lui avait envoyé Mathilde Wesendonck, et qu'il emmenait en promenade au bois de Boulogne. II lui annonça de Paris, rue de Lille, de la légation de Prusse, où le ministre de Pourtalès lui avait donné asile, que Fips était mort après cinq heures d'agonie, pendant lesquelles, dit-il, il restait toujours charmant, amical, sans pousser une plainte. Je l'enterrai, moi-même, à la dérobée, rue de la Tour-dès-Dames, dans la broussaille. Avec ce petit chien, j'ai enterré beaucoup de choses. Je veux voyager et je n'aurai plus de compagnon. (22 juin 1861). La mort de Fips eut des conséquences graves. Les animaux domestiques avaient toujours eu une très réelle importance dans le ménage de Wagner et de Minna, sans enfant. La mort de leur joyeux et aimable Fips sembla porter le dernier coup à une vie devenue impossible depuis longtemps. Mais, malgré ses intentions, Wagner ne devait pas laisser Fips sans successeur. Des voleurs lui ayant dérobé une montre en or, souvenir de l'orchestre de Moscou, un vieux baron, son voisin, lui donna un chien de chasse. "Il s'appelle "Pohl",  écrit-il de Penzing-tes-Vienne, à Mathilde Wesendonck, il est brun et fort, mais déjà âgé. Bientôt, il mourra comme Fips et Peps, c'est une misère."  PohI vécut, cepedant, toute la période de Munich; il mourut en 1866 sur les bords du lac de Genève. Il fut remplacé par "Russ", un; grand dogue danois, que la servante suisse Vraneli avait, elle-même, acheté a Genève, et qui,durant dix ans, fut doublement choyé.

Aux obsèques royales de Wagner, qui eurent lieu à Bayreuth, Cosima, désespérée et réfugiée dans sa douleur, ne parut pas, ainsi que le rappelle dans son beau livre M. Guy de Pourtalès. Mais, sur les portes de Wahnfried, devant le cercueil, on vit, tandis que la neige tombait, les enfants tenant en laisse les deux chiens de leur père, du Maître, du prodigieux génie, dont ces petits animaux avaient reçu les caresses et dont ils avaient été les compagnons fidèles.

A. Autrand

samedi 9 décembre 2017

Les chiens de Richard Wagner, un article de Paul Louis

Trouvé sur le net (source inconnue): Richard Wagner, Minna Wagner
et leur terre-neuve Robber

La revue parisienne L'Éleveur. Revue cynégétique et canine, fondée par Pierre Mégnin et dirigée par Paul Mégnin, publiait dans dans la rubrique Chiens de Grands Hommes en page 14 de son édition du 26 février 1933 un article de Paul Louis consacré aux chiens de Richard Wagner.


CHIENS DE GRANDS HOMMES

LES CHIENS DE RICHARD WAGNER

Le génial musicien allemand dont on vient de célébrer le cinquantenaire de la mort, était un ami convaincu du chien. Durant sa longue vie, torturée par les exigences d'un démon intérieur aussi cruel que puissant, il eut toujours auprès de lui cet humble compagnon, ce consolateur muet, mais combien éloquent, des découragements et des rancœurs. Peut-être a-t-il trouvé auprès d'eux un peu de cette paix que son génie exigeant lui mesurait avec une si extrême parcimonie; peut-être retrouvait-il, dans ces yeux qui ne savent qu'aimer, un reflet de ses chevauchées échevelées dans le domaine de l'irréel et comme une approbation, un encouragement qui lui rendait la confiance que lui refusaient ses contemporains.

Pour ne citer que les principaux, il y eut d'abord Rupel, le caniche et Robber, le terre-neuve. Tous deux connurent les années de misère et virent naître le premier opéra, le Rienzi. Ils connurent aussi les fuites devant les créanciers et faillirent même trahir leur maître, au passage de la frontière russo-prussienne, alors que, fuyant la Russie pour Paris, où il croyait trouver la gloire, il s'agissait d'éviter les huissiers à la recherche de l'incorrigible bohème. Hélas! Paris resta indifférent, hostile au grand homme : la misère et la haine envahirent bientôt la demeure du musicien. Dans le petit logement sordide du 33, de la rue de la Tonnellerie, qui vit également naître Molière et où Minna, la première femme de Wagner, fait des prodiges d'économies pour ne pas trop enfler les dettes, on ne mange pourtant pas toujours à sa faim. Le corps immense de Robber ne se nourrit guère que d'harmonie : aussi le terre-neuve déserte le plus souvent possible la maison du maître. Il se rend fréquemment dans les jardins du Palais-Royal, où il se fait une petite réputation en allant chercher, dans le bassin, les objets jetés par les enfants. On le connaît, on l'entoure de prévenances et les friandises le consolent de la portion congrue qu'il trouve chez lui. Pente dangereuse où glisse la fidélité de Robber. L'estomac finira par avoir le dessus. Un jour, le terre-neuve ne revint pas et resta introuvable malgré toutes les recherches de son maître désolé. Une fois, pourtant, un matin au petit jour, il reparut comme un fantôme pour s'évanouir définitivement. Wagner allait chez des créanciers — ce qui était une besogne assez astreignante. Il faisait un brouillard très dense et le musicien marchait d'un bon pas, lorsqu'il se trouva nez à nez avec Robber. Tous deux se reconnurent et l'homme s'élança vers le chien dans un élan de joie. Mais le terre-neuve comprit-il mal le geste de son ancien maître ? Eut-il peur de recevoir des coups ? Ou ne voulut-il pas reprendre la vie d'autrefois auprès de ce maître si peu soucieux de son estomac?... Toujours est-il qu'il recula prudemment et., comme Wagner s'avançait toujours vers lui, il prit la fuite.

Longtemps, dans le petit jour naissant, dura la poursuite, mais l'homme n'était pas de taille à rattraper le chien et il s'arrêta bientôt, essoufflé et profondément affligé. Dans l'abandon du renégat, le poète avait vu un mauvais présage et les circonstances n'étaient pas, certes, de nature à le contredire à ce moment.

Il y eut ensuite Peps, dont la fidélité fit un peu oublier à Wagner l'ingratitude de Robber. Il mourut à Londres, entre les bras de son maître, alors que celui-ci revenait d'un concert où avaient été donnés plusieurs fragments de son œuvre et où lui avait été faite une petite ovation. Le contraste de cet événement heureux et de la perte de son fidèle compagnon ne pouvait pas manquer d'impressionner encore vivement le musicien.

Peps avait vu l'achèvement de La Walkyrie; Fip [sic, il s'agit de Fips] , qui lui succéda, vécut une des périodes les plus calmes de la vie du maître, alors qu'il composait en paix, près de Zurich, sur une colline surplombant le lac, entouré de quelques amis, qui eurent une influence profonde sur la destinée du musicien. Puis vint Poll, qui fit de vieux jours et qui mourut en même temps que la première femme de Wagner. Il fut enterré sur les bords du lac de Genève et Russ, un terre-neuve, le remplaça. Enfin, les mémoires du musicien nous signalent encore un grand danois, Russ, qu'il garda plus de dix ans et qui mourut en 1874, neuf ans avant la mort du grand compositeur. 

Paul Louis.

La tragédie royale, dans le journal Die Bombe du 20 juin 1886




Die Bombe était un journal hebdomadaire autrichien humoristique et satirique. Il parut de 1871 à 1925. Le 20 juin 1886, le journal consacre sa une à la tragédie de la mort de Louis II dans le lac de Starnberg.

Traduction libre du texte

A propos de la tragédie royale

C'était arrivé... le vieux dieu du lac tranquille n'avait pas pu l'empêcher,, et une couronne royale dérivait au loin sur les flots.  

"Arrêtez!, cria le dieu, "ô vous Puissances habiles! Assez de peines sont déjà attachées à cette couronne, menez-là à présent vers la lumière, vers le bonheur, vers la prospérité et vers la joie! La lignée, dont le Prince devrait en porter l'éclat bien loin dans le pays, le mérite! Le peuple bavarois est humble et fidèle, aussi faites que chaque Prince qui lui échoit en partage gagne entièrement son amour, que le peuple se sente unit à lui à chaque instant et qu'il se consacre totalement à sa grandeur. Ayez la bonté de tenir éloignées de lui les sombres violences, car jamais les humains n'y ont trouvé leur salut. Voilà ce que je vous demande au nom de la Bavière".

Et des rives vint doucement comme un écho: "Amen!".