mardi 16 janvier 2018

Louis II décore Richard Wagner de l'ordre de Maximilien / Verleihung des Maximilians-Orden an Richard Wagner


Urkunde über die Verleihung des Maximilians-Ordens
an Richard Wagner durch König Ludwig II.(12.12.1873)
Ce document atteste l'attribution de l'ordre de Maximilien 
à Richard Wagner par le roi Louis II (12 décembre 1873)



lundi 15 janvier 2018

Février 1884. Virulentes attaques d'un journal socialiste contre Louis II de Bavière.



Introduction

Le 21 février 1884, Der Sozialdemokrat, un journal socialiste interdit en Allemagne et publié à Zurich vitupère avec virulence le Roi Louis II dans son feuilleton. Il s'attaque à la Maison Wittelsbach, à la forme de gouvernement qu'est la monarchie, dénonce la folie de Louis II, l'usage abusif qu'il fait du pouvoir et sa déchéance physique et morale, notamment en matière de sexualité. Il dit également savoir que le prince Luitpold manigance pour s'emparer du pouvoir.

Le Sozialdemokrat est évidemment une publication partisane et anti-monarchiste, d'autant plus que l'idéal de Louis II, à contre-courant de son époque, est  la monarchie de droit divin. Il se fait d'autant plus virulent que la liberté d'expression était prohibée par les lois bismarckiennes. Il n'en est pas moins intéressant: le document confirme que la Bavière de 1884 était parfaitement au courant du caractère dispendieux du roi, de sa faillite financière, de son homosexualité et de l'intérêt du prince Luitpold, le futur régent, pour une prise de contrôle de la couronne. Un document qui intéressera certainement les tenants de la théorie du complot dans la tragique affaire de la mort du roi Louis II.

Qu'était Der Sozialdemokrat?

Le journal fut de 1879 à 1890 l'un des plus importants journaux socialistes/socio-démocrates de langue allemande publiés internationalement. Après la promulgation par Bismarck de la loi socialiste (Sozialgesetzgebung ou Sozialgesetze, en fait des lois anti-socialistes) dans l'Empire allemand (1878), Der Sozialdemokrat fut tant qu'elles durèrent l'organe principal de la social-démocratie allemande. Le journal fut publié par Paul Singer à partir de septembre 1879 à Zurich, puis de 1888 à 1890 à Londres. En Allemagne, où il était illégal, il fut distribué sous le manteau. Il était essentiellement destiné aux socialistes en exil - notamment en Suisse, en France et au Royaume-Uni. Le journal fut envoyé en Allemagne par la poste jusqu'en 1886, mais ce procédé fut par la suite prohibé.

Traduction libre du texte du feuilleton  de l'édition du 21 février 1884. (Traduction de Luc Roger, tous droits réservés)



La maison Wittelsbach
Une contribution à l'histoire naturelle des rois.
1. Louis II

Devise: Sine ira et studio. (Tacite) [Sans colère ni sympathie, c'est-à-dire en toute impartialité, formule par laquelle Tacite déclare dans ses Annales son intention d'exposer les faits historiques en toute impartialité et objectivité, ndlr].

Tant que les états byzantins [sans doute les états soumis à une monarchie de droit divin] existeront, il y aura aussi des histoires secrètes. Un historien qui veut accomplir son devoir de fournir une image fidèle des faits est forcé, aujourd'hui, sous la pression de la force brutale, de publier ce qu'il sait à l'étranger. Ce qui manque encore à la grande masse du peuple, c'est la connaissance des choses telles qu'elles sont. Une fois que le peuple aura  reconnu la comédie monarchique,  il saura  que ce roi n'est qu'un homme, la crainte et la dévotion s'évanouiront, et ce que nous avons semé  commencera à mûrir.

La maison Wittelsbach, et en particulier son chef, le roi Louis II, voila sur quoi nous voulons attirer l'attention aujourd'hui. Louis II, que la presse vénale et toute la canaille de l'Ordre établi célèbrent comme héros, comme amateur d'art  et comme guide suprême de l'Etat, est en réalité un fou. Il est affligé, pour utiliser le terme technique des psychiatres,  d'une « tare héréditaire », c'est-à-dire qu'il y a déjà eu des malades mentaux  dans sa famille, et que ce terrible héritage pèse sur lui et le peuple.

"Et s'il n'était pas un grand patron,
Voilà belle lurette qu'il serait dans un asile de fous!

comme il est dit dans le "Neues Wintermärchen" ("Nouveau conte d'hiver"). Louis Ier, un tyran malin à qui il ne manquait que le pouvoir pour être un Néron, était déjà à la frontière de la folie. Le frère du roi actuel de la Bavière, le prince Othon, réside  dans son château de Schleissheim, c'est un dangereux fou furieux qui maltraite ses gardiens et qui essaye en vain de  taper son crâne princier contre les murs capitonnés de sa chambre. Les  fils de princes  ont en tant que fous le privilège d'être les propriétaires de leurs propres asiles et de tirer leur salaire de la distillation de  la sueur du peuple  travailleur.

"Notre" Louis, à en juger par tous ses faits et gestes, est aussi fou que son frère, mais, pour des raisons de "fierté nationale", il ne peut pas l'être. Car avec lui tomberait toute une armée de parasites; si on l'incapacitait, la cour actuelle et la clique du gouvernement disparaîtraient , pour faire de la place à d'autres parce que le parti opposé à la cour royale bavaroise n'est pas meilleur qu'elle. À sa tête se trouve le prince Luitpold, qui lorgne avec envie sur le trône et se bat de toutes ses forces contre son parent «oint par les saintes huiles». Si deux coquins se crêpent le chignon,  ils seront plus susceptibles de dévoiler leurs secrets. Et ainsi, au moyen de canaux déviés, ont petit à petit circulé un grand nombre de faits sur le «roi vierge» dont nous avons pu prendre connaissance et dont nous ne voulons citer ici que quelques cas  significatifs  et avérés.

Les professeurs et les prostituées sont toujours disponibles pour de l'argent, a dit un  collègue couronné de notre  Wittelsbach. Voila qui est bien vrai. Des serviteurs bien payés proclament sans cesse et sur tous les tons, verbalement comme par écrit , que  que «Sa majesté est un esprit puissant et original», que «certainement c'est un génie». C'est à ce titre qu' il cherche la solitude la plus profonde; c'est seulement pour se plonger dans de profondes réflexions sur le bien-être du peuple qu'il s'ensevelit dans ses châteaux dans la magnifique tranquillité de la nature montagnarde.

Tout ceci n'est que qu'un mensonge, l'un des millions de mensonges qui sont racontés au peuple envoûté par des dirigeants sournois.

Louis II  souffre d'un haut degré de paranoïa, dont le symptôme principal est justement cette aversion du contact avec les humains et la peur de dangers imaginaires. C'est là-dessus que repose toute la puissance des parasites supérieurs qui se prélassent  dans des fauteuils ministériels. La manie du roi (sa folie), présentée comme quelque chose de pur et de merveilleux, est exploitée pour l'éloigner de tout contact avec toute personne à L'exception de ses favoris et de ses laquais, des conseillers aux serviteurs. L'activité criminelle de ces «piliers de l'ordre et de la conduite morale» nourrit le délire du roi, qui est déjà fort important.

Il vit la plus grande partie de l'année loin de Munich, dans des châteaux solitaires [...]; il s'y enferme dans les pièces les plus reculées. Tourmenté par ses obsessions, qui lui font voir des ennemis partout, il traîne nerveusement la nuit. Lorsque il est à Munich, il vit enfermé dans la Résidence, et ne parcourt les jardins de la cour que dans des  dans les voitures fermées menées dans un galop endiablé. Lorsque le roi est présent on peut voir partout dans ces jardins  les casques à pointe des gendarmes  On dit et on entend que ses ministres ont déclaré que cette garde était absolument nécessaire "pour le protéger des socio-démocrates" . Pour ses ministres lui ont « des protections contre les sociaux-démocrate, ». Et ce n'est pas  un hasard si ses conseillers les plus intimes ont toujours été des officiers supérieurs de la police et des procureurs.

Bechmanm, l'ancien ministre de l'Intérieur, est maintenant chef de la policce.  Feilitzsch, un traître gredin, qui semble aussi bien à la solde de la Prusse que le digne camarade Nostiz-Wallwitz en Saxe, était directeur de la police. Le chef de la police, Pfister, est devenu son secrétaire de cabinet (un poste de confiance comme il faut): Pfister, chef de la police politique, est un arriviste  impitoyable que rien n'arrête. Pfister, le fils d'un pauvre professeur, devenu multimillionaire grâce à un mariage d'argent, propriétaire du bazar de la bourse, se caractérise par la brutalité et la cruauté de sa haine socialiste; mais il fait preuve d'autres qualités ecore, tout aussi  gracieuses.  Schmederer, son propre beau-frère.  à qui il a volé son héritage, peut chanter une chanson pour l'amour de sa famille.

En dehors de son caractère policier, ce sont les lmillions de Pfister,qui ont constitué e principal motif de sa nomination. Car le roi est fortement dispendieux. Il veut singer Louis XIV, a gaspillé des millions et est profondément endetté, si profondément qu'il n'est plus le propriétaire de ses châteaux, mais seulement le sous-locataire du Baron Hirsch, qui a fait appliquer ses scellés partout. Le roi du pays est l'esclave endetté  roi de l'argent - une image délicieuse.

Si Louis II était intelligent, il deviendrait certainement socialiste contre cette force du capitalisme.

Les édifices précieux qu'il a fait construire, dont l'intérieur est magnifiquement meublé, ont dévoré d'immenses sommes d'argent. Le roi n'ayant  pu continuer à construire,cela a entraîné de nombreuses mises à pied. Ce n'est pas seulement le grand capital mais ce sont aussi les artisans qui ont été siphonnés par le roi. Il s'est fait faire un ciel de lit en or pour son lit par un maître-artisan munichois, qu'il n'a pas encore payé aujourd'hui: il y a là un quintal d'or!  Les domestiques ne reçoivent souvent leur salaire que le quinze du mois - il n'y a pas d'argent dans la caisse.

Pour de telles folies, le commun des mortels serait placé sous curatelle, mais le Prince? Les «patriotes» de Munich ont consulté dans leur club à ce sujet, mais bien sûr, ils n'osent pas agir contre le roi.

Et pour terminer notre diagnostique de la compréhension de Louis II, on peut prouver qu'il se complait dans le plus vicieux de tous les vices, la pédérastie [souvent synonyme d'homosexualité au 19e à la fin du 19e siècle, ndlr]! Seuls de jeunes serviteurs sont embauchés, et le voluptueux couronné viole ses palefreniers. Ceux qui refusent de céder à ses avances  sont immédiatement renvoyés; les autres sont généreusement récompensés. Ainsi, un jockey a-t-il reçu 30 000 marks pour le prix de son silence. Peuple bavarois, c'est à cela que l'on  emploie l'argent de tes impôts! peuple  impôts, les Bavarois! La sauvagerie du rut royal ne se voit jamais satisfaite. Les amants masculins sont traités ici comme ailleurs on traite des maîtresses. du roi

Une autre preuve de la folie césarienne est le fait qu'un serviteur tombé en disgrâce ne peut apparaître devant le roi que sous un masque noir. Du Louis XIV tout craché!

A en juger par la pathologie, le roi souffre très probablement d'une paralysie générale progressive. Il souffre déjà de troubles de la parole, il ne peut plus que bégayer. Et - merveilleuse ironie du système dirigeant - il est interdit aux proches immédiats du roi de lui adresser la parole. La communication se fait par écrit. Louis manifeste aussi des troubles de l'alimentation et de la boisson typique de cette sorte de maladie. Il avale des quantités monstrueuses de viande et est un buveur régulier  qui boit des bouteilles entières de liqueurs fines. Sa silhouette gigantesque le fait ressembler à un tonneau, tant il a pris de ventre.

Caractéristiques sont aussi lesgrâces qu'il accorde . Il pardonne aux criminels les plus vulgaires et les plus raffinés, avec une espèce de joie tranquille empreinte de  malice et de violence; car son caractère est complètement corrompu.

Le corps, l'esprit et la moralité de Louis II sont en totale banqueroute.

Bajuvarier [Les chroniqueurs francs désignaient par Bavarii (en alld. Bajuwaren, c'est-à-dire « peuple de Bohême ») les Bavarois, un peuple germanique qui s'était établi à la fin des Grandes invasions sur un territoire recouvrant, outre la Bavière historique, la plus grande partie de l'Autriche et du Tyrol méridional. L'auteur de l'éditorial, en signant Bajuvarier, se profile comme un Bavarois de souche. Ndlr. ]

Texte original de l'article 



samedi 13 janvier 2018

Kirill Petrenko dirige un Rheingold 24 carats à Munich

Alberich (John Lundgren). Les photos sont de Wilfried Hösl.

La mise en scène d'Andreas Kriegenburg rapproche le langage scénique de la narration, tout en le renouvelant, avec un grand respect du texte et de la composition. 

En introduisant une centaine de figurants dans l'univers mythique des dieux du Walhalla et du peuple souterrain des Nibelungen, Andreas Kriegenburg place l'humain au coeur de sa production de l'Or du Rhin. Et c'est d'autant plus remarquable que le prologue de la tétralogie se passe du rôle commentateur des choeurs. Ainsi le mythe n'est-il plus seulement une histoire fondatrice dont les spectateurs seraient séparés par une fosse d'orchestre ou par la représentation d'un temps mythique. Une humanité impuissante et muette, malaxée par les éléments et par les dieux, constitue le décor incarné de l'action. C'est à la fois une manière d'installer le spectateur sur la scène et lui rappeler qu'il est partie prenante du drame qui se déroule sous ces yeux, un drame qui expose le conflit d'intérêt entre d'un côté l'amour et de l'autre l'argent ou l'or, et le pouvoir.

Les Filles du Rhin entourant l'or: J.Johnson, Ch. Landshamer, R.Wilson

Avant même que ne commence la musique, les figurants circulent en scène  portant de simples vêtements blanc. Ils occupent le caisson scénique fait entièrement de planches, assis en de nombreux petits cercles, et paraissent  discuter aimablement comme s'il s'agissait d'un pique-nique dominical. Plancher, parois et plafond de planche, un décor minimaliste et dépouillé avec pour mobilier de simples cubes de bois naturel. Seules trois jeunes femmes en fond de scène portent des robes courtes d'un vert d'eau qui tranche à peine sur la blancheur des costumes. Un personnage vêtu d'un costume noir circule entre les groupes. A l'ouverture, les figurants se mettent à nu, sans provocation aucune, ils portant des sous-vêtements couleur chair, et se barbouillent rapidement le corps de couleur bleue, les corps s'unissent et forment des vagues ondulantes, le ciel sera bientôt envahi de nuages faits de corps photographiés. Les éléments sont en ce moment encore bienveillants pour ces corps formant un Rhin ondulant entourant aimablement les trois Filles du Rhin. L'or du Rhin sera lui aussi incarné dans la forme dorée du corps d'une figurante ramassée sur elle-même. Le travail chorégraphique est mené et exécuté avec une précision minutieuse, à l'aune de la mise en scène et de la direction musicale.

Les corps formeront l'essentiel du décor. Au Wahhalla, ils constituent les murailles cyclopéennes du nouveau château érigé par les géants qui ont exécuté la commande de Wotan. Les murailles sont faites de corps juxtaposés dont certains sont placés à intervalles réguliers sur les cubes de bois pour simuler les créneaux du mur d'enceinte du divin séjour. Les géants Fasolt et Fafner qui n'ont pas hésité à compresser les corps pour en faire des blocs cyclopéens de chair pressée sur lesquels ils viendront se jucher, un moment revêtus d'habits gigantesques qui rappellent ceux des géants des cortèges folkloriques.

Erda (Okka von der Damerau) et Wotan (Wolfgang Koch)

Si l'idée-force de cette mise en scène, -utiliser des corps comme éléments de décor-,  est simple, elle n'en est pas moins  d'une efficacité remarquable. On retrouvera encore les corps des figurants lors de l'apparition d'Erda, formant un cercle de forces telluriques qui entourent la déesse.

Le dépouillement minimaliste délibéré du décor permet de ménager des transitions de décors tout en souplesse. Ainsi le passage entre le monde divin du Walhalla et le monde souterrain des mines et de la forge de Mime se fait par un simple jeu de machinerie: le plancher et le plafond de planches se mettent en mouvement pour se rejoindre à l'arrière pour former un dièdre. Un interstice est laissé entre les deux plans obliques où vient défiler une chiourme qui travaille inlassablement dans les mines, soumise au fouet de gardes musclés. Parfois un des travailleurs de la mine tombe et meurt épuisé, il est alors poussé du pied vers une fosse d'où jaillit une flamme. Ces crémations instantanées soulignent l'efficacité de l'asservissement du peuple du Nibelheim à Albérich, le détenteur de l'anneau.

Les dieux et les déesses sont de purs germains blonds platinés et habillés d'élégants costumes et robes de soirée, le même type d' habits que portent les spectateurs en somme. Seul Loge, ce dieu pas comme les autres, se démarque en arborant un complet rouge plus voyant.

Andreas Kriegenburg  a misé sur une grande économie de moyens, qui sont tous efficaces et porteurs de sens. Un parti pris esthétisant couronné de succès.

La volonté conjointe du metteur en scène et du chef d'orchestre est de servir le récit wagnérien et d'en laisser résonner le texte. Ils laissent la place à la narration d'une histoire de relations complexes entre des êtres dont il ne s'agit pas tant de donner une interprétation que d'ouvrir au champ des possibles. Le metteur en scène soulignera la prépondérance du texte en le faisant par deux fois imprimer sur le plancher oblique.  L'interprétation n'est pas énoncée, des pistes sont suggérées, c'est en somme au public de travailler, de créer ou tout au moins de tirer les conclusions de ce qui est proposé. Il fallait pour cela que le texte wagnérien soit éminemment audible: Kirill Petrenko mène l'orchestre d'une façon mesurée, avec une pondération délibérée, ne laissant place à la fougue et à la puissance volumique qu'aux moments purement instrumentaux, ce qui donne aux chanteurs le loisir de faire parfaitement entendre tous les jeux des allitérations et des rimes internes chers au poète-compositeur. Pour magnifier l'oeuvre de Wagner, le maestro mise sur une fidélité rigoureuse à la partition et une précision quasi amoureuse qui suppose une concentration de tous les instants, avec une vision d'ensemble qui ne néglige à la fois aucune des parties, un grand soin apporté aux transitions et une science des couleurs admirables.

A. Tsymbalyuk (Fasolt), W.Koch (Wotan), A. Anger (Fafner)

A la maestria de la direction et de l'orchestre répond un plateau parfaitement équilibré dans l'excellence. Primus inter pares, John Lundgren donne un Alberich d'anthologie: le charisme de son  interprétation est tel que  le prologue de la tétralogie semble d'abord narrer l'histoire du "nain maléfique".  L'étude du rôle qu'a réalisée le baryton basse suédois ne laisse rien au hasard, la projection de la voix, l'émission des consonnes  et l'articulation sont parfaites, chaque mot est pensé, chaque phrase chargée d'une émotion authentique. La beauté de sa voix puissante au timbre de bronze se déploie dans de magnifiques couleurs. La composition du personnage en détaille la psychologie au point de nous faire découvrir une part d'humanité chez ce personnage à l'insupportable machisme dont les noirceurs, -les colères, les frustrations et les peurs, puis la vantardise-,  sont pourtant très détaillées, mais qui est en fait la première victime de l'or du Rhin auquel il sacrifie cette valeur suprême qu'est la capacité d'aimer et d'être aimé. On retrouve Wolfgang Koch, un des meilleurs barytons dramatiques de notre époque, en Wotan, un des ses rôles fétiches, dans lequel il avait notamment  excellé au Festival de Bayreuth de 2013 à 2015 alors que Kirill Petrenko y dirigeait le Ring: La connivence entre le maestro et le chanteur est patente. Son interprétation toute en nuances souligne les faiblesses et la légèreté du dieu, et notamment le côté irréfléchi des décisions qu'il prend sans en mesurer les conséquences. Norbert Ernst reprend ici le rôle de Loge qui lui avait valu un franc succès à Bayreuth en 2014. Son timbre clair, sa diction et son phrasé parfaits, son chant très stylisé et riche en couleurs servent sa fine interprétation du demi-dieu. La mezzo Ekaterina Gubanova compose une Fricka avenante et sensible, avec de belles clartés et une vivacité vocale, et un superbe registre médiant. Wolfgang Ablinger-Sperrhacke dresse le portrait du nain Mime  avec les moyens de son ténor de caractère vibrant et par un engagement d'acteur impressionnant. Les rôles de Fasolt et de Fafner sont magnifiquement interprétés par rien moins que Alexander Tsymbalyuk et Ain Anger, deux grandes voix et deux grands gabarits qui semblent faits pour porter les costumes des géants. La jeune soprano sud-africaine Golda Schultz chante la partie de Freia, la déesse sacrifiée,  avec une ligne très pure. Au Froh de Dean Power, élégant et léger, répond le Donner plus puissant de Markus Eiche. Les Filles du Rhin sont chantées avec bonheur par Christina Landshamer, Rachael Wilson et Jennifer Johnson. Enfin, last but not least, Okka von der Damerau, qui excelle dans les rôles de prophétesses, reprend le rôle d'Erda auquel elle apporte les substances riches et chaleureuses de son beau mezzo et sa prestance majestueuse et pour lequel elle récolte une belle part d'applaudissements.

Prochaines représentations:  les 13 janvier et  juillet 2018

vendredi 12 janvier 2018

La folie du roi Louis II de Bavière, par le Dr William Wotherspoon Ireland, traduit de l'anglais



La  FOLIE DU ROI LOUIS II DE BAVIÈRE (1) Par  le DR WILLIAM W. IRELAND 
Traduit de l'anglais par le Dr Victor PARANT *
Directeur médecin de la maison de santé de Toulouse

Introduction


La fin tragique du Roi de Bavière reçut un écho important dans la presse internationale et intéressa particulièrement les milieux médicaux, spécialement des aliénistes. On dispose de nombreux documents rédigés par des médecins tant en Allemagne qu'à l'étranger. Ainsi de l'article que nous reproduisons ci-dessous, une étude du Dr William Wotherspoon Ireland.


William Wotherspoon Ireland, médecin aliéniste écossais, s'intéressa à la folie du Roi Louis II de Bavière dès 1886, l'année de la mort du roi. Il publia un premier article en octobre 1886 dans le Journal of mental science. Cet article fut rapidement traduit en français par le Dr. Victor Parant, qui le publia dans les Annales Médico-Psychologiques, tome v., dès janvier 1887. On en trouve,également en 1887, une traduction en allemand.

L'auteur

William Wotherspoon Ireland, M.D.Edin. (1832-1909)
H.M. Indian Army (Retired List)
Corresponding Member of the Psychiatric society of Str Petersburg and the New York Medico-Legal Society
Formerly Medical Superintendant of the Scottish Institution for the Education of Imbecile Children, and Medical Officer of Miss Mary Murray's Institution for Girls at Preston.

Médecin et écrivain né en Ecosse en 1832, Ireland fit ses études à Edinbourgh et à Paris. Il obtint son diplôme de médecine à Edinbourgh en 1855. Il devint ensuite assistant chirurgien pour la East India Company en 1856  et participa au siège de Dehli. Très sérieusement blessé au crâne et à l'épaule, il perdit un oeil et dut rester alité une année entière, puis fut pendant trois ans convalescent en Inde. Il écrivit alors plusieurs ouvrages: History of the Siege of Delhi(1861), Randolph Mephyl (1863), un roman basé sur son expérience anglo-indienne, et  Studies of a Wandering Observer (1867), un compte-rendu de ses voyages en Europe. L'armée le pensionna et il revint en 1869 en Ecosse où il se spécialisa dans le traitement de l'idiotie, un sujet qui l'avait naturellement attiré suite à son traumatisme crânien. Il dirigea des institutions publiques et ouvrit plusieurs institutions privées pour idiots. Il renoua ensuite avec avec ses intérêts pour la littérature et l'histoire en s'intéressant aux relations entre l'exercice du pouvoir et la folie et aux  névroses et aux folies héréditaires, et, entre autres, aux personnalités de Mohammed, Luther, Jeanne d'Arc, Caligula, Ivan le Terrible, et Swedenborg. Ses écrits furent publiés dans des revues médicales et dans deux ouvrages: Blot upon the Brain (1885) et Through the Ivory Gate (1889). Ce dernier ouvrage comporte un chapitre consacré à Louis II de Bavière, dont un premier jet avait été publié en 1886 dans une revue médicale. (Source des renseignements biographiques: Oxford Dictionary of national Biography).

L'article: La folie du roi Louis II de Bavière

"Les circonstances tragiques qui ont entouré la mort du roi Louis II de Bavière, ont attiré l'attention de tout le monde civilisé. Les journaux ont déjà publié bien des articles sur ce sujet; nous avons pensé néanmoins qu'il convenait de rappeler, dans un journal spécial de médecine mentale, ce grand drame historique, qui doit occuper use place à part dans les archives de la folie. Il est probable que des raisons d'État empêcheront les médecins qui y ont été mêlés de publier ce qu'ils en savent. Nos principales sources d'information ont été trois brochures allemandes (2), l'édition extraordinaire du Berliner Börsen Zeitung du 15 juin 1886, et toute une collection d'articles pris dans les journaux anglais et américains.  

L'étude de ce fait intéressant à cause du rang qu'occupait l'infortuné prince et du caractère émouvant de la catastrophe qui a mis fin à sa vie, est bien cligne de l'attention des psychologues. Remarquons d'abord que les circonstances ont aidé plus qu'empêché l'évolution d'une prédisposition héréditaire à la folie. La famille de Wittelsbach est une des plus anciennes familles régnantes de l'Europe. Le duc de Bavière, l'un des plus remarquables parmi les hommes de la guerre de Trente ans, devint, en 1623, électeur de l'Empire germanique. Gustave de Suède, lorsqu'il entra à Munich en 1632, après la fuite de l'Électeur, admira le bon goût qui se révélait dans l'ornementation de son palais. Il demanda qui en était l'architecte. "L'Électeur, lui répondit-on, n'en a pas d'autre que lui-même." Et le roi répliqua: "Je serais bien aise de le tenir pour l'envoyer à Stockholm."  Ainsi donc il semble que le goût de l'architecture décorative se soit montré, dès cette époque reculée, dans cette famille princière. Maximilien-Joseph fut fait roi par Napoléon Ier après la bataille d'Austerlitz, et, pour prix de son alliance, il reçut en même temps le Tyrol. Ce prince manifesta de mainte façon le goût de sa famille pour les beaux-arts. Il devint acquéreur des marbres d'Egine, des peintures de Dürer, de la galerie de Dusseldorff. Son fils, Louis Ier, dépensa des millions à orner Munich de monuments splendides, dans les styles grec et italien. Il fut le protecteur de Cornelius et de Kaulbach. Ses fantaisies d'artiste, les scandales et les imprudences où l'entraîna sa maîtresse, Lola Montès, amenèrent sa déposition dans l'orageuse année 1848. Il eut pour successeur son fils, Maximilien II, dont le règne, à cause de ses tendances à la réaction, fut impopulaire. Le frère de Maximilien fut roi de Grèce ; mais il revint en Bavière en 1862, époque où ses sujets se débarrassèrent aisément de lui sans la moindre cérémonie. Maximilien épousa Marie de Hohenzollern, fille du  prince Frédéric-Guillaume, le plus jeune fils de Frédéric-Guillaume II de Prusse. Cette femme passe pour avoir introduit la folie dans la famille. Que cela soit vrai on non, la Frankfürter Zeitung constate que la tante paternelle du roi, la princesse Alexandra, fut mise en traitement, vers 1850, dans l'asile d'Illenau. Elle était possédée de l'idée qu'elle avait avalé un fauteuil en verre. La reine n'eut que deux enfant, Louis, né le 25 août 1845, et le prince Othon, né le 27 avril 1848. Lorsque Louis monta sur le trône, à la mort de son père, en 1864, personne ne songea à la fatalité suspendue sur ces deux frères, qui se ressemblaient beaucoup et qui étaient très attachés l'un à l'autre. Louis II était alors âgé de dix-neuf ans. Grand, bien fait de sa personne, doué de beaucoup de vigueur, il avait une éducation soignée et possédait beaucoup de qualités heureuses de l'esprit. On ne soupçonna pas que ses goûts héréditaires pour la musique et pour les arts, que son désir de s'entourer d'objets remarquables, deviendraient une passion dévorante qui dépasserait les bornes de la raison. Le jeune roi fut fiancé, en 1866, à la duchesse Sophie, fille du duc Max et soeur de l'empereur actuel d'Autriche [sic, il s'agit de la soeur de l'impératrice d'Autriche, Ndlr]. Les fiançailles donnèrent lieu à de grandes réjouissances en Bavière. Le vieux roi, Louis Ier, avait beaucoup d'affection pour son petit-fils. Frappé de sa ressemblance avec l'Adonis d'une fresque de Pompéi, surtout dans l'expression passionnée du regard, il composa à cette occasion. un sonnet qui fut publié le 27 février 1817, dans Allgemeine Augsburg Zeitung ; il y promettait un heureux avenir au jeune roi et à sa fiancée. Vers le même temps, le Dr Morel étant allé à Munich pour l'affaire Chorinski**, vit le roi de Bavière, et fut également frappé de l'expression de son regard. "Il a des yeux qui parlent de folie à venir."

On raconte des  histoires romanesques sur l'attachement du roi pour la duchesse Sophie; mais dans sa vie tout était romanesque: La duchesse avait l'air indompté d'une nymphe des bois; elle aimait passionnément les courses en forêt, les chiens, les chevaux, les excitations de la chasse. Comme elle vivait sur bords d'une pièce d'eau fort pittoresque, on l'appelait La dame du Lac. Louis se plaisait à aller la trouver secrètement pour lui faire sa cour, et s'il avait un reproche à lui faire, c'était de se montrer trop réservée. Tandis que les préparatifs du mariage touchaient à leur terme, Louis, qui aimait beaucoup à arriver à l'improviste près de ceux qu'il affectionnait, pour leur causer d'agréables surprises, se déguisa un jour en ménestrel et vint à la tête d'une troupe de musiciens ambulants, donner sérénade à sa fiancée. Il traversa un bois sauvage pour s'approcher du château où elle demeurait avec son père. Il avait un peu d'avance sur les musiciens. Que voit-il dans une clairière? Sa fiancée, dont les doigts jouaient dans les boucles de cheveux du page qui l'avait accompagnée dans sa promenade à cheval. Elle se tenait auprès de ce jeune homme,  assis sur un rocher, et il lui avait passé le bras autour de la taille. Le roi se précipita pour les tuer tous deux, et, comme il était grand et fort, il aurait pu le faire, si les musiciens ne fussent venus à leur secours. Louis dénonça le fait au père de la jeune fille, un Allemand aux façons brusques. Elle opposa des dénégations formelles et dit que le roi, sujet aux hallucinations, avait cru voir ce qui n'était jamais arrivé. Les Débats disent qu'elle était éprise non pas d'un page, mais de son chapelain particulier. Peu de temps après elle épousa un gentilhomme français.

Que cette anecdote soit vraie ou non, Louis commença vers cette époque à fuir la société des femmes. Il refusa tonte proposition de mariage et repoussa avec indignation les autres avances qui lui furent faites. D'après le Boston Post, il avait pris, pour lui faire ses lectures, une actrice fameuse, femme d'une beauté remarquable, qui remplit ses fonctions presque jour et nuit. Pendant qu'elle lisait, il avait l'habitude de se coucher et il lui ordonnait de s'asseoir près du lit. Un soir, en lisant une tragédie, elle se leva, pour mieux rendre la scène, puis, soit par hasard, soit avec intention, elle vint se rasseoir sur le bord du lit, du côté des pieds. Immédiatement, le roi lui ordonna de quitter de suite le royaume, parce qu'elle avait porté atteinte à sa dignité en touchant le lit royal. Elle dut partir, quoiqu'elle fit l'actrice la plus populaire de Munich.

On raconte qu'un jour le roi, s'adressant brusquement à son secrétaire, qui vivait avec sa famille près de l'une des résidences royales, lui dit:  « J'ai remarqué l'attitude de votre femme.» Le secrétaire garda le silence, ne sachant quoi répondre ; et Louis lui dit encore d'un ton sévère: « J'ai remarqué l'attitude de votre femme. » Le secrétaire, recouvrant sa présence d'esprit, répondit alors qu'il ferait en sorte que cela ne se reproduisît jamais. 

Le roi Louis devint l'ami enthousiaste de Richard Wagner, dont les idées exaltées et la musique bruyante étaient tout à fait propres à lui frapper l'imagination. Il contribua largement à édifier le vaste théâtre de Bayreuth, et fit représenter avec une mise en scène aussi grandiose que possible les opéras du grand compositeur. Louis aimait, à personnifier en lui les héros de Wagner. Il lui arrivait souvent d'endosser la robe de pèlerin de Tannhäuser on l'armure du chevalier Tristan; mais son personnage favori était Lohengrin, fils du roi Parsifal, dont les gestes sont racontés dans un vieux poème bavarois. Cette légende fut ressuscitée dans l'opéra bien connu de Wagner, et le roi Louis, monté dans un bateau sur le lac de Starnberg, déclamait souvent le rôle du chevalier. Trouvant que le lac ordinaire était un cadre trop vulgaire pour le haut personnage qu'il s'agissait de représenter, le roi fit construire nu vaste réservoir sur le toit du château de Munich, et là, revêtu d'une armure brillante, il naviguait dans une barque, ayant devant lui un cygne empaillé. Voulant que l'eau fut bleue, il la fit colorer avec du sulfate de cuivre. Malheureusement, la solution corroda le métal de la toiture, en sorte que l'eau se mit à ruisseler à travers le palais du roi et détériora des ameublements splendides. Un opticien fut donc chargé de donner à l'eau une teinte bleue à l'aide de la lumière colorée. Le roi se plaignit ensuite que l'eau fût trop calme, et des hommes de peine furent occupés à l'agiter avec des rames; ils réussirent si bien à produire des vagues, que le roi fut jeté à l'eau, ce qui le décida à abandonner ses déclamations nautiques sur le haut du palais. Dans une autre occasion, le roi, représentant le génie des montagnes, se fit porter en litière par six hommes sur les Alpes bavaroises. 

Son intimité avec Wagner, plus avantageuse pour le musicien que pour le roi, cessa à  la fin de 1865. La rupture fut amenée soit par la clameur populaire, soit par quelque intrigue de cour, soit encore parce que Louis finit par se lasser de la personnalité altière du compositeur. Le roi, cependant, continua d'être en correspondance avec Wagner;  à l'occasion, il lui rendait visite à la frontière de ses Etats, et quand celui-ci mourut, en 1883, il en montra, dit-on, beaucoup de chagrin. Le roi conçut d'autres chaudes amitiés pour des artistes et des acteurs, à qui il lui arrivait d'écrire de longues lettres. Ces amitiés durèrent peu de temps ; parfois même elles cessaient brusquement : le roi en venait à remarquer que c'était là se mêler à des gens bien communs. Depuis son enfance il était très hautain, et trouvait que c'était bien de la liberté de la part d'un médecin, que de lui tâter le pouls quand il était malade.

On doit remarquer que tout ceci ne constitue pas une description continue de la névrose du roi, mais seulement une série d'anecdotes et d'observations dont la plupart sont sans date. Nous pouvons néanmoins tenir pour certain que cette maladie commença dans la jeunesse et qu'elle progressa lentement, mais d'une manière continuelle. Ce fut d'abord une humeur capricieuse, guidée seulement par les goûts et les aversions, qui ne laissait supporter ni retard ni refus dans la satisfaction des fantaisies, puis se produisit une diminution graduelle de l'équilibre mental et de l'empire sur soi-même; et finalement des hallucinations vinrent tout compliquer. Louis avait d'orageux accès de colère et de violents emportements contre ses serviteurs ; il alla jusqu'à donner l'ordre de mettre à mort ceux qui l'avaient offensé en dehors des murs de son palais. 

D'après le rapport médical, lu au Landtag de Bavière, les symptômes de folie ont été nettement reconnus à partir de 1880. Le baron Mundy est d'avis que le roi était aliéné au moins dix ans avant sa mort. 

Les peuples allemands ont un singulier respect pour les purs avantages de la naissance et du rang. Ils sont 'disposés, plus que bien d'autres peuples, à s'incliner devant le déploiement et l'étalage de la puissance de ceux qui les gouvernent. Tout le monde se prêta donc avec une merveilleuse patience aux caprices bizarres du roi (3). La nature élevée de ses goûts, le patronage qu'il accordait aux arts, inspirèrent le respect et l'admiration. Pendant longtemps, il fut sobre dans le boire et le manger et n'eut point de vices grossiers. 

La vanité est d'ordinaire le côté faible des hommes, doués de goûts artistiques; cependant le roi sembla ne tenir aucun compte de la sympathie on de l'admiration des autres hommes; il ne s'en servait que pour mieux satisfaire ses rêves d'art et de belles choses. Il détestait d'être vu ; il ne jouissait des pièces de théâtre et des opéras que s'ils étaient joués dans une salle à moitié obscure où il était seul à prendre place. Un jour, au théâtre de la Cour, l'auditoire tout entier, autrement dit le roi, s'endormit pendant la pièce qui était jouée après la représentation publique. Personne n'osa le réveiller, et il dormit plusieurs heures. Quand sa majesté ouvrit es yeux, la pièce fut reprise an point oit il avait cessé de la suivre, et ne finit qu'assez tard le lendemain. 

Aux dîners de la Cour, on disposait des vases de fleurs et des amas de mets de manière à cacher les convives, afin que le roi ne fût point importuné par leur vue. Un orchestre dominait les bruits de la conversation. Pendant les dernières années, comme l'amour de la solitude croissait chez le roi, sa table à manger montait à l'aide d'un mécanisme, à travers le plancher, et tout était disposé pour qu'il pût prendre ses repas sans voir une figure humaine. Quand il avait besoin de quelque chose, il fallait qu'il l'eût à l'instant même. Quand une idée lui venait, il fallait qu'elle fût immédiatement mise à exécution. S'il lisait quelques détails sur une oeuvre d'architecture, il commandait un train spécial pour aller la voir. Il ordonnait souvent d'éveiller ses écuyers au milieu de la nuit, pour qu'ils vinssent jouer au billard avec lui; il chassa l'un d'eux qui était venu avec la cravate de travers. Souvent il dormait tout le jour, et veillait tonte la nuit, tantôt lisant, tantôt s'en allant errer à la clarté de la lune au milieu des sites grandioses qui entouraient ses châteaux; en hiver, il se faisait conduire en traîneau dans les routes de montagne. Les paysans voyaient de temps à autre une apparition merveilleuse glisser eu quelque sorte au milieu d'eux; .c'étaient les écuyers, les quatre chevaux parés de plumes, lancés -au grand galop, la voiture, chef-d'oeuvre d'élégance, illuminée à la lumière électrique, dans laquelle le roi était assis tout seul. De nombreux ouvriers étaient employés à tenir les routes en bon état, de crainte que le roi ne vint à verser. 

Sou goût le plus dispendieux était de bâtir de nouveaux palais. Il fit construire le colossal château de Neuschwanstein, sur un rocher pic, en face du vieux château de Hohenschwangau ; il fit élever encore une reproduction du palais d'été de l'Empereur de Chine et plusieurs châteaux nouveaux dans des sites perdus au milieu des montagnes. Ces demeures étaient décorées avec un goût rare ; il ne connaissait point de bornes à la dépense. Il n'est pas douteux que sur les millions ainsi follement prodigués, de grosses sommes ne soient restées entre les mains de ceux qui avaient à exécuter les 'projets artistiques du roi. Le docteur Schleiss, chirurgien du roi, qui semble avoir été le premier à soupçonner son état de folie, bien que pendant plusieurs années il l'eût peu vu, a tenu, dit-on, les propos suivants: « Le roi a ses manies; il est extravagant .t enthousiaste à l'excès; il a un amour passionné pour l''architecture et les beaux-arts. Il faut rejeter le blâme de ses excentricités sur ceux qui ont été autour de lui depuis tant d'années. Ces mercenaires, ces gens égoïstes, menteurs serviles, n'ont fait que donner de la force à ses caprices, augmenter l'activité dévorante de ses passions: Ils le pillaient et le poussaient à d'énormes dépenses. Le docteur Schleiss a expliqué plus tard que les journaux, en disant qu'il regardait le roi seulement comme un excentrique, n'ont point donné son opinion véritable, mais celles de ses paroles que nous venons de transcrire doivent être considérées comme l'expression de la vérité. Les calculs de l'intérêt personnel, les éloges enthousiastes des architectes, des peintres, des sculpteurs, qui avaient des entrevues avec le roi, la crainte de causer un scandale énorme, ces raisons, jointes à ce que le genre de vie retirée du roi jetait comme un voile sur toutes ses actions, ont fait pendant longtemps que son état d'esprit ne fut connu que d'un petit nombre de personnes. 

D'autres raisons, d'ordre politique, firent également que l'on s'efforça de dissimuler la réalité. Divers journaux ont publié de temps à autre quelques détails sur les actes étranges et les bizarreries du roi de Bavière ; leurs articles furent souvent l'objet de démentis. Un correspondant du Standard, après des recherches personnelles faites à Munich, au sujet de la reproduction récente d'articles hostiles an roi Louis, se disait encore, à la date du 20 janvier dernier, en mesure d'affirmer, d'après des renseignements certains, que ces articles étaient sans fondement; que les ministres de Bavière, loin de pousser le roi à abdiquer, avaient discuté l'opportunité de poursuivre, pour diffamation, ceux des journaux d'Allemagne ou d'Autriche qui avaient publié articles en question. Mais les plus hautes autorités sont parfois plus portées à cacher la vérité qu'à la dire. La folie du mystérieux roi et sa déchéance morale avaient été, depuis deux ans, dénoncées sans ambages dans un feuilleton du Social Demokrat de Zurich (21 février 1884). Des exemplaires de ce journal passèrent de main en main et furent lus à Munich avec curiosité. Le dérangement  d'esprit du pauvre roi s'aggravait chaque jour.  Et ce n'était un secret pour personne que son frère Othon avait été aliéné pendant plusieurs années, et qu'il avait fallu le séquestrer, le tenant sons une étroite surveillance. ^

L'aversion que le roi avait d'être vu alla en augmentant. En dernier lieu la seul. femme qu'il pût tolérer était la princesse Gisèle, fille de l'empereur d'Autriche, mariée au prince Louis, second fils de son oncle Luitpold. Elle avait captivé ses bonnes grâces. Il s'était mis à lui envoyer des présents par ses écuyers, à toute heure du jour et de la nuit.

Le messager avait ordre de ne remettre le présent qu'à la princesse elle-même; elle devait ainsi se  lever parfois au milieu de son sommeil, pour recevoir un bouquet on tout antre témoignage de l'affection du roi. Louis avait depuis longtemps l'habitude de boire un bon nombre de verres de champagne pour se donner de l'aplomb avant d'accorder ses audiences publiques aux ambassadeurs. Ses ministres trouvèrent des difficultés de plus en plus grandes à avoir des entrevues avec lui. Quelquefois il interrompait la conversation avec eux pour réciter des morceaux de poésie. Pendant plusieurs années, il tint les conseils assis derrière un écran. Le dernier secrétaire du cabinet, Schneider, n'a jamais vu le roi face à face. Ses ministres disent toutefois que ses questions et ses remarques dénotaient encore du savoir et de la finesse. En dernier lieu il n'avait presque plus de relations qu'avec les serviteurs d'un rang inférieur. Il eut des préférences soudaines pour des soldats de sa garde, qu'il chargeait d'un service auprès de lui, et qu'il chassait au bout de quelques jours. Pendant plusieurs années sou chambellan, Meyer, pour se présenter devant lui, devait se masquer de noir, parce que son royal maître n'aimait pas son visage. Un serviteur, que le roi trouvait stupide, dut se mettre sur le front un sceau noir, pour indiquer avait des lacunes dans le cerveau. Le roi se levait généralement à trois heures de l'après-midi; il sonnait son valet de chambre qui entrait en s'inclinant très bas; il recevait les ordres du roi sur une tablette tenue sur les genoux. Louis lui posait quelquefois jusqu'à vingt questions. Quand elles étaient écrites, le Roi disait : "Maintenant, répondez!". Son service une fois terminé, le valet de chambre devait sortir à reculons, en s'inclinant profondément. On raconte qu'un jour, Louis, trouvant qu'un laquais ne s'était pas incliné assez bas, lui cria avec colère: "Courbez-vous davantage!". L'homme se courba, s'inclina presque jusqu'à ce que son visage touchât terre, et alors le roi lui donna un coup de pied dans le menton. Il est constaté par le rapport lu devant le Landtag de Bavière, que vingt-deux serviteurs ont déclaré comme témoins qu'ils avaient été battus, frappés du pied, lancés contre le mur ou maltraités d'autre manière. Quelques-uns d'entre eux avaient reçu en compensation une grosse somme d'argent. Souvent le roi donnait des ordres à travers la porte fermée; les servieurs frappaient un coup pour montrer qu'ils avaient compris. 

La dégradation se montra de plus en plus dans les habitudes du roi. Il se mit à manger sans mesure et à boire avec excès, surtout du vin bleu du Rhin, mêlé de champagne et parfumé à la violette. On dut lui retirer les armes de sous la main. Il ordonna plusieurs fois de charger de fers des serviteurs qui l'avaient offensé, et de les mettre au pain et à l'eau; il ordonna d'en mettre d'autres à mort et de jeter leurs corps dans le lac.Pa.r bonheur, il n'insistait pas en voyant que ses ordres n'étaient pas exécutés. Toutefois il donna l'ordre de jeter eu prison un secrétaire d'Etat, von Ziegler, et chaque jour il fallait lui envoyer un rapport imaginaire sur 1'état de ce personnage. Un jour, il envoya à un officier de haut rang, à Munich, un soldat porteur d'une lettre ainsi conçue: " Le porteur a dîné avec moi hier soir; qu'il soit immédiatement fusillé. » Quand e ministre des finances lui annonça que le budget était en déficit, et qu’il ne pouvait plus lui donner d’argent pour bâtir ses palais, le roi fit dire au conseil  des ministres de fustiger ce chien et de lui arracher les yeux. On a montré ainsi trois ordres, signés de la main de Louis, pour l'exécutiou des ministrcs qui l'avaient offensé. Il avait en grande haine le prince royal d’Allemagne, qui venait chaque année inspecter l'armée bavaroise. Il ordonna à plusieurs reprises à son  chambellan, Hesselschwerdt ,d’envoyer une troupe d’hommes pour s’emparer du prince, et. de le jeter dans un cachot où on le laisserait souffrir de la faim et de la soif. D'autres ordres du même genre furent donnés contre des princes et des ministres de Bavière.

Les serviteurs du roi ont attesté que pendant plusieurs années de suite il avait éprouvé de grandes douleurs derrière la tête, et qu'il fallait y appliquer de la glace. Il souffrait d’insomnies persistantes, pour lesquelles il prit du chloral.Il eut de fréquents accès d'excitation motrice, dans lesquels il sautait, dansait, gambadait de côté et d’autre. Quelquefois alors il s'arrachait les cheveux et la barbe. D'autres fois il restait immobile à la même place.

Il avait fréquemment des illusions sensorielles et des hallucinations. Souvent il entendait des pas, des voix. Quand il gelait ou neigeait, il se croyait auprès de la mer. Il avait coutume de s’incliner devant certains arbres, certains buissons ; il ôtait son chapeau devant les bustes, et faisait mettre ses serviteurs à genoux devant une statue qu’il croyait être celle de Marie-Antoinette. Il disait à un laquais de prendre des objets qui n’y étaient pas, et si cet homme paraissait dans l’embarras,
il le menaçait de l‘étrangler. Il croyait voir des couteaux devant ses yeux.

Il faut bien se rappeler que tous ces symptômes, toutes ces actions, réunis comme ils le sont en quelques phrases, ne représentent pas toute la vie de l'infortuné prince. Ils s'étendent à plusieurs années et sont mêlés à des actions plus sensées. Nous n’avons aucun moyen de déterminer le rapport de fréquence qu'ils avaient avec les autres idées, les autres faits et gestes du roi. Que Louis ait pu si longtemps conserver le pouvoir dans de telles conditions, c'est un fait historique qui peut sembler des plus étranges et des plus inconcevables. Nous ne sommes nullement surpris d apprendre que la fortune privée du roi et sa liste civile fussent administrés avec une négligence extrême, et qu'après la catastrophe terminale le chef de l’opposition ait fait une violente sortie contre les ministres de Bavière, sortie qui amena une vive réplique de la part de von Lutz. Un roi devenu incapable de gouverner trouve facilement des gens disposés à le faire à sa place ; et si ce n’eût été l'importunité de ses créanciers, l’extravagance de ses demandes au Trésor, ses menaces de faire pendre le ministre des finances s’il n’en obtenait-pas de l'argent, Louis II pourrait encore avoir son nom inscrit dans l'Almanach de Gotha, en qualité de roi de Bavière, comte Palatin du Rhin, colonel d’infanterie de lanciers, de hussards dans les armées d’Autriche, de Prusse, de Russie, etc. Le roi avait été pris d’une ardente admiration pour l’étalage de puissance du grand roi Louis XIV; il lisait tout ce qu'il pouvait se procurer sur lui et sa Cour, y compris même les désastres que son propre ancêtre, l’électeur de Bavière, avait eu à porter, à la suite de son alliance avec la France. On dit qu’il avait l’habitude d’errer la nuit, vêtu comme le grand monarque, dont il avait le portrait allégorique, représentant le soleil, dans l'une de ses splendides chambres. Son admiration s'étendait jusqu'à Louis XVI et à Marie-Antoinette. Ayant appris que l'on représentait à Vienne un drame relatif à Mme de Pompadour, il fit immédiatement, partir un envoyé spécial pour s'en procurer une copie ; mais ni le compositeur ni le directeur du théâtre ne voulurent la donner. On obtint néanmoins cette copie en engageant des sténographes qui recueillirent les paroles pendant que l'on jouait le pièce. Il bâtit dans une île le palais de Herrechiemsee, qui est la reproduction du palais de Versailles, pièce par pièce. Il était allé lui-même plusieurs fois à. Versailles, incognito, pour mieux faire la comparaison; ses plans de décoration, pour l'intérieur, remplissaient son ministre de désespoir. Il envoya des agents aux princes étrangers, au Brésil, à Stockholm, à Constantinople, à Téhéran, pour leur emprunter de l'argent. Il donna des instructions à l'un de ses serviteurs pour organiser une bande de voleurs, chargée de piller les banques de Vienne, de Berlin et, de Stuttgart, Le baron Mundy affirme qu'an mois de mars 1886 le Dr von Gudden, directeur-médecin de l'asile d'aliénés de Munich, fut consulté et déclara que l'état du roi ne constituait pas simplement de l'excentricité, mais bien une véritable aliénation mentale. Malgré cette déclaration, Louis resta en possession de ses droits légaux comme roi encore plus de trois mois, pendant lesquels il continua de rendre exécutoires les actes législatifs votés parle parlement de Bavière; ce n'est guère qu'au commencement de juin que les ministres bavarois se montrèrent enfin disposés à user de l'article de la constitution qui pourvoyait à la proclamation d'un régent en cas de maladie grave du roi. Le 9 juin, le prince Luitpold, oncle du roi, troisième fils de Louis Ier, fut nommé régent. La veille, quatre médecins avaient, sons la foi du serment, certifié que le roi était aliéné. Nous transcrivons leur certificat:

"1° Sa Majesté est dans un état avancé de folie ; elle est atteinte de cette forme de maladie mentale qui est bien connue des médecins aliénistes sous le nom paranoïa (démence avec délire). 
2° Par suite de l'aggravation graduelle et constante de la maladie, qui dure depuis plusieurs années déjà, Sa Majesté est incurable : on ne peut prévoir pour l'avenir qu'un affaiblissement de plus en plus grand des facultés intellectuelles. 
3° Cette maladie exclut complètement le libre exercice de la volonté; par conséquent le roi n'est pas capable d'exercer le gouvernement. Cette situation se prolongera non seulement pendant plus d'une année, mais durant toute la vie du roi."

Signé : GUDDEN. GRASHEY. HAGEN. HUBRICH:

Le 9 juin une commission se rendit à Hohenschwangau, pour communiquer au roi les dispositions prises à son égard. Louis, qui se trouvait alors dans le château voisin de Neuschwanstein, fut averti par son cocher de ce qui se préparait contre lui. Il reçut la nouvelle avec calme, et prépara aussitôt ses moyens de résistance. Il réunit tonte la gendarmerie d'alentour, lança une proclamation faisant appel à son armée pour le défendre, et fit demander à Kempten un régiment de chasseurs. Mais l'officier qui commandait ce régiment, ayant eu connaissance de la proclamation de la régence, ne bougea pas. Lorsque trois des membres de la députation arrivèrent le lendemain matin à Neuschwanstein, ils se virent refuser l'entrée, sauf le comte de Holnstein, qui ressortit bientôt, après avoir en avec Louis une entrevue courte et pleine de défiance. Les commissaires retournèrent au vieux château, et quelques instants après un sergent de gendarmerie se présenta, avec un ordre écrit du roi pour les arrêter tous. Comme ils n'avaient point d'escorte armée, et que le sergent était accompagné de forces suffisantes, ils jugèrent à propos de céder, et ils furent conduits sons bonne garde à Neuschwanstein. Environ une heure et demie plus tard, trois autres membres de la députation, parmi lesquels le Dr Gudden et le Dr Miller, furent également arrêtés et enfermés dans le château. Le roi avait ordonné de leur arracher les yeux et de leur déchirer la chair sur les os. Au bout de deux heures, les gendarmes ayant eu connaissance de la proclamation de la régence, les commissaires furent délivrés de la situation dangereuse où ils se trouvaient, au pouvoir d'un maître devenu aliéné. Ils partirent immédiatement sans s'occuper de leurs bagages, et leurs voitures parcoururent en un rien de temps la distance qui les séparait de Munich. Le même jour le palais fut cerné dé gendarmes, sous les ordres du régent, et tous les serviteurs, excepté deux, durent quitter le vaste édifie, A trois heures du matin, le 12 juin, les commissaires vinrent de nouveau au palais. Le roi était dans la salle de musique, lorsque deux gardiens s'approchèrent de lui. Il se leva aussitôt, disant : "Oh les voici déjà!" Il se laissa conduire au bas de l'escalier, au pied duquel il rencontra les commissaires. D'un ton calme il dit qu'il n'avait pas les moyens de résister aux mesures prises contre lui; qu'il ne savait pas qu'il avait pu tourner contre l'empire d'Allemagne, dont il avait toujours été l'un des soutiens, pour qu'il laissât de pareilles choses s'accomplir. Ce qui lui faisait le plus de peine, c'était d'être déclaré aliéné, et d'être regardé comme tel par son peuple. Alors il tendit la main à Nickel, l'un de ses serviteurs, le remercia de ses bons services, et monta seul dans une voiture, sur le siège de laquelle un des gardiens avait pris place à côté du cocher. Les personnes qui l'entouraient sanglotaient tout haut. Un grand nombre de gens attendaient la voiture dans le village. Le roi les salua d'un façon amicale, et tous pleurèrent jusqu'à ce qu'ils l'eussent perdu de vue. On le conduisit en six heures au château de Berg (4). Il était accompagné par le Dr Gudden, avec une suite de serviteurs. Cette prompte et sommaire déposition fit naître bien des mécontentements, surtout parmi les gens de la campagne. Le roi avait  reçu des offres de secours airs. et s'il se fût mis dans la tête de s'échapper dans le trajet vers le château de Berg quelque malheur aurait pu s'ensuivre. Il exprima son approbation pour les arrangements faits dans le château, conformément à ses goûts, et s'entretint amicalement avec le Dr Gudden, et avec le Dr Müller, qui avait été envoyé comme adjoint.  Le dimanche 13, vers midi, il fit une promenade avec le Dr Gudden : il avait l'air tout à fait calme et amical. Vers six heures et demie du soir, il demanda à faire une autre promenade dans le Parc, et le Dr Gudden partit encore avec lui. Le Dr Müller envoya deux gardiens derrière eux; mais, sur la demande du du roi, ils s'en retournèrent. Comme le roi n'était pas rentré pour le souper, à huit heures du soir, on se mit à sa recherche. On trouva près du lac de Starnberg la canne du roi et le chapeau de Gudden ; on envoya alors un bateau le long du rivage, et vers dix heures et demie ou découvrit deux corps qui flottaient  la face dans l'eau. L'examen des lieux et l'étude des circonstances démontrèrent que Louis avait dû entraîner le docteur vers le lac où il s'était précipité. Gudden  l'avait  suivi dans l'eau et l'avait saisi; mais Louis avait retiré son pardessus et sou habit. Le Dr Gudden, âgé de soixante-deux ans, dut perdre connaissance, ou bien le roi qui n'avait que trente-deux ans [en fait le roi avait 42 ans, ndlr] et était très vigoureux, le maintint sous l'eau jusqu'à ce qu'il fût asphyxié. Comme Louis était bon nageur; que l'endroit où l'on trouva les cadavres n'avait guère que trois pieds de profondeur, que c'était à vingt pas du rivage, il n'est pas douteux que ce roi détrôné n'ait cherché à trouver la mort dans le lac de Starnberg. Le corps du médecin dévoué, qui, fidèle à sa profession, n'avait. pensé qu'à son devoir, fut trouvé plus près du rivage, à un mètre environ du corps de son royal malade. Il présentait sur le nez quatre égratignures et sur le front une contusion que le Dr Gudden avait reçues dans la lutte. La montre du roi s'était arrêtée à sept heures moins six, l'eau ayant pénétré entre le verre et le cadran. 

Il semblerait qu'en cédant aux désirs du roi et en donnant l'ordre aux gardiens de ne pas les suivre clans la promenade, le Dr Gudden n'a pas songé au danger d'un suicide; et cependant l'on dit que Louis avait plusieurs fois parlé d'en finir avec la vie; il avait demandé à être conduit au sommet d'une tour; et même, depuis qu'il était arrivé à  Berg, on lui avait avait refusé l'usage d'un couteau pointu. Il semble étrange que le médecin expérimenté d'un grand asile n'ait pas redouté une agression violente de la part d'un aliéné qu'il avait si récemment fait. priver de la liberté et qui venait, trois jours auparavant, de donner l'ordre qu'on lui arrachât les yeux. En outre, même en admettant qu'il y eût an-tour du château un cordon de surveillance suffisant pour empêcher le roi de s'évader, une tentative d'évasion, même sans violences, eût été, à tout le moins, une affaire malencontreuse et déplorable. La terrible mort du roi ne réussit pas à imposer le silence à ceux qui doutaient. encore qu'il fût. aliéné. Ainsi pensa-t-on qu'il était nécessaire, pour trancher la question d'une manière évidente, de faire examiner le corps par des médecins connus pour leur expérience en anatomie pathologique.
Ceux-ci trouvèrent dans le crâne, dans le cerveau et dans les méninges des altérations considérables, ayant le caractère des dégénérescences. On les regarda comme dues partie à un vice d'organisation congénitale et en partie à une inflammation chronique.

Parmi les  détails de L'autopsie qui ont été imprimés, nous notons que la longueur totale du corps était 101 centimètres (six pieds); le tour de la poitrine était de 103 centimètres. Comparé à la grandeur du corps,  le crâne était petit. Il était asymétrique; le diamètre occipito-frontal avait à gauche 17,2, à droite 17,9. La voûte était extraordinairement mince, le  tissu osseux de la face intérieure du crâne présentait des altérations. Sur la table interne de l'os frontal était une production osseuse de 2 millimètres d'épaisseur, autour de laquelle le tissu de l'os était poreux et friable. Sur le rocher était une saillie qui pénétrait d'un centimètre environ dans le lobe temporo-sphénoïdal. La pie-mère était épaissie, surtout dans la région frontale, où elle était rugueuse et contenait beaucoup de sang. L' arachnoïde était épaissie, sans présenter de plaques laiteuses. A la partie supérieure de la circonvolution frontale ascendante la pie-mère et l'arachnoïde étaient devenues épaisses et rugueuses dans l'étendue d'une pièce de 1 franc; en appuyant sur la table interne du crâne elles avaient en ce point déterminé la résorption de 1'os.

Le cerveau pesait 1.340 grammes; il était plein de sang et un peu amolli.

L'estomac présentait des traces de catarrhe chronique. Si le défaut de symétrie et le développement défectueux de la base du crâne constituaient des anomalies originelles, les altérations des parties molles indiquaient bien une action morbide récente. En dehors ce que nous venons de voir, les résultats de l'autopsie, tels qu'ils ont été publiés, ne contiennent rien de spécial.

Au cours de cette relation rapide, nous nous sommes préoccupé de donner des faits, des détails, plutôt que de faire des réflexions ; mais il est difficile de n'être être point frappé d'étonnement en présence d'une histoire si étrange. Comment la Bavière a-t-elle pu, pendant tout d'années, être gouvernée par un roi aliéné, qui l'a traitée comme on traite un bien  héréditaire de famille? Comment à peine est-elle délivrée de Louis II, les généraux de son armée et les autres fonctionnaires peuvent-ils être appelés à prêter serment d'obéissance à son frère Othon qui est, et qui a été depuis si longtemps plus aliéné que Louis lui-même! N'est-ce pas abuser du droit divin et de la sainteté d'un serment, que de faire roi un homme connu pour être notoirement incapable de régner, et d'obliger un peuple à lui promettre obéissance, alors que l'on sait que jamais ce peuple ne pourra être appelé à tenir cette promesse?
N'est-ce pas, en outre, profondément contraire aux traditions du droit divin que la maladie en vienne à imposer ses lois inexorables dans les palais des rois? Si les princes allemands ne rompent pas avec certains de leurs préjugés; s'ils ne se montrent pas plus sages et moins exclusifs dans leurs mariages, n'ont-ils pas à craindre qu'un peuple aussi éclairé que le peuple allemand ne se charge de leur enseigner ce qu'ils n'auront pas appris eux-mêmes, et, pour emprunter une expression de Schiller, de rendre, pour eux, plus facile d'être de simples hommes, et plus difficile d'être des rois. "

Notes de bas de pages

(1) Extrait de The Journal of Mental Science, octobre 1886
(2) Die Lezten Tage König Ludwig's II von Bayern, par R., Stuttgart, 1886. — Zur Königs-Katastrophe in Bayern, par le baron Mundy, Vienne, 1886. — König Ludwig II von Bayern. Sein Leben, Wirken und Tod geschildert von George Morin. Munich, 1886.
(3) En  opposition avec ce fait, on peut mettre en compte le prompt traitement de Georges II, et la guérison obtenue par les soins du Dr Willis.
(4) Sur le lac de Starnberg, à dix lieues de Munich.

Notes de rédaction

*in Les annales médico-psychologiques, journal destiné à recueillir toutes les données relatives à l'aliénation mentale, aux névroses, et à la médecine légale des aliénés, 7ème série, tome 5ème, 45ème année, Paris, Masson, 1887, pp. 42 et suivantes.

** Le Dr Morel servit d'expert psychiâtrique dans le procès du comte Chorinski à Munich. Bénédict, Augustin Morel est un psychiatre français né à Vienne (Autriche) en 1809 et mort à Rouen en 1873. Il fut connu, au milieu du 19ème siècle, par la théorie de la dégénérescence humaine.

Références bibliographiques de divers écrits de l'auteur

On idiocy and imbecillity, London, J. and A. Churchill, 1877
The Blot upon the brain, studies in history and psychology, Edinburgh : Bell and Bradfute, 1885 
Through the Ivory Gate: Studies in Psychology and History, Bell and Bradfute, London, Simpkin, Marshall and Co. Ce livre comporte un chapitre consacré au Roi Louis II de Bavière (pp.135 et suivantes de la réédition de 1889) qui fut traduit et publié en janvier 1887 en français par le Dr Parant (Annales Médico-Psychologiques, tome v.) et en allemand.
The mental affections of children, idiocy, imbecility and insanity, London, Edinburgh, 1898

Traductions

La folie du roi Louis II de Bavière in Les annales médico-psychologiques, journal destiné à recueillir toutes les données relatives à l'aliénation mentale, aux névroses, et à la médecine légale des aliénés, 7ème série, tome 5ème, 45ème année, Paris, Masson, 1887, pp. 42 et suivantes.

Herrschermacht und Geisteskrankheit, psycho-pathologische Studien aus der Geschichte alter und neuer Dynastien von Dr. med. W. W. Ireland,... Autorisierte Übersetzung. [Ein Gespräch mit König Ludwig II, von Lew Vanderpool.] , Stuttgart : R. Lutz, 1887

La folie de Mohammed Toghlak, sultan des Indes, étude médico-psychologique / W. Ireland ; trad. de l'anglais par le Dr Edgar Bérillon, Paris, Bibliothèque scientifique et économique, 1890 

jeudi 11 janvier 2018

Reprise jubilatoire de Hänsel und Gretel au Theater-am-Gärtnerplatz

Valentina Stadler (Hänsel), Sophie Mitterhuber (Gretel)
© Christian POGO Zach

Le conte de fées écrit par les frères Grimm est souvent représenté autour des fêtes de Noël. Cette année à Munich, le Théâtre de la Gärtnerplatz a repris  l'opéra d'Engelbert Humperdinck dans la mise en scène  qu'y avait créée en 1974 Peter Kertz. Le Theater-am-Gärtnerplatz n'avait pu monter ce spectacle ces  dernières années en raison des importants travaux de rénovation qui l'avaient contraint de jouer pour cinq saisons en extérieur dans des lieux qui n'étaient pas équipés pour recevoir  les décors féeriques de Hermann Soherr. Cette longue interruption est à présent oubliée et la production mise en scène de Kertz a été jouée hier soir pour la 494ème fois. Nul doute qu'elle fêtera très bientôt, peut-être déjà au prochain Noël,  sa 500ème!

La période de Noël est une bonne occasion pour lire le conte aux enfants: la maison de la sorcière cannibale est faite de pains d'épices et de Lebkuchen, à l'instar de ce que l'on voit sur les marchés de Noël bavarois.

Engelbert Humperdinck a composé sept opéras, mais seul Hänsel et Gretel, créé à Weimar juste avant la Noël 1893 sous la prestigieuse baguette de Richard Strauss, a connu un certain succès. Il est régulièrement joué en Allemagne au moment des fêtes de Noël. 

Humperdinck a profité des leçons de Richard Wagner dont il a été l'assistant à partir de 1880. L'orchestration d'Hänsel et Gretel rappelle certaines pages de Parsifal ou du Crépuscule des dieux. A l'instar de Wagner, Humperdinck a le sens du leitmotiv et sait l'art du développement. Il recourt aussi à l'intégration de chants populaires traditionnels.

Le succès de la mise en scène de Peter Kertz tient entre autres  à la parfaite lisibilité  de l'action, ce qui, dans le cas qui nous occupe, convient bien à un public jeune ou très jeune: la mise en scène et les décors offrent des repères coutumiers aux enfants qui retrouvent l'imagerie des contes de fée  et servent le déroulement de l'action sans les désorienter, elle entretient le rêve, avec quelques moments particulièrement réussis comme le ballet des 14 anges protecteurs, le vol aérien de la sorcière, sa crémation ou la résurrection des myriades d'enfants que l'horrible cannibale avait engraissés avant de les déguster . La sorcière est une vraie sorcière qui vole dans les airs grâce à son balai magique et des flammes de théâtre tout aussi vraies jaillissent de la cheminée du four dans lequel elle a été précipitée. La musique d'Humperdinck recourt souvent à la mélodie populaire et c'est là un art bien assimilable pour de jeunes oreilles. L'oeuvre est élégante et ferme, d'une grâce touchante, établie sur des rythmes enjoués, harmonisée avec soin. L'instrumentation est pleine de ressources, de trouvailles, d'ingéniosités. Et toutes ces belles qualités sont bien mises en valeur par l'orchestre du Theater-am-Gärtnerplatz dirigé par le Kapellmeister Kiril Stankow, un jeune chef prometteur aujourd'hui assistant du directeur musical du théâtre.

C'est la soeur d'Engelbert Humperdinck, Adelheid Wette, qui a tiré un poème de la fable du petit poucet allemand, arrangée par les frères Grimm. Ici, plus d'Ogre, plus de bottes de sept lieues ni de cailloux blancs: l'historiette a été simplifiée, et dès le commencement, un détail vaut d'être noté : les enfants ne sont point perdus par leurs parents; ce sont eux qui fuient la maison paternelle, avides d'école buissonnière.

Le premier acte se passe dans le petit logis, sombre et misérable, de Peter, marchand de balais de son état et père de Hänsel et Gretel. Gretel tricote, assise sur une table comme sur un perchoir, Hänsel est occupé à faire des balais. Ils chantent pour tromper la faim : la chanson du petit garçon finit dans les larmes, et la petite fille a toutes les peines du monde à le consoler. La mère rentre, grognonne, mécontente, sans une tartine à, distribuer aux mioches, et, après avoir gratifié Hänsel et Gretel d'une bonne gifle, elle les envoie dans la forêt cueillir des fraises pour le souper. La pauvre mère est désespérée; elle l'est plus encore quand le père revient à son tour légèrement émmêché et disposé à faire bombance. Mais pourquoi pleurer et geindre ! C'est jour de fête ! Il a vendu quelques balais, et il a acheté des oeufs, du lard et des pommes de terre ! Que la joie soit dans la maison ! Où est la marmaille?

Maximilian Mayer (Knusperhexe), Sophie Mitterhuber (Gretel), 
Valentina Stadler(Hänsel),© Christian POGO Zach 

La marmaille? Elle cueille la fraise dans les sentiers de la forêt. Par cette nuit sans étoiles? Oui. — Femme, femme, tu as donc oublié que l'Ogresse rôde à la brune, en quête d'enfants bien tendres et bien gras ! O les chers petits ! Courons les défendre contre les sorcières chevaucheuses !

Au deuxième acte, nous sommes dans la forêt. Hänsel et Gretel sont perdus, et ils se consolent tant bien que mal en mangeant les fraises qu'ils ont cueillies, et en écoutant le coucou dans la hêtraie. La nuit s'étend peu à peu sur le bois, et voici que dans la brume un petit Homme apparaît, un sac sur l'épaule. C'est l'homme au sable. Deux grains de sable dans les yeux, et le sommeil s'empare des enfants et des oiseaux. Hänsel et Gretel font vite leur prière; ils se laissent tomber sur la mousse, et s'endorment bientôt aux bras l'un de l'autre. Tout à coup, le brouillard se transforme en une merveilleuse clarté, et les Anges gardiens, vêtus de robes claires et traînantes, descendent deux par deux l'escalier de nuages et se placent de chaque côté des enfants endormis.

Le troisième acte est celui de la vilaine sorcière ogresse. Le petit Homme à la Rosée tenant une campanule a secoué des gouttes fraîches et claires sur le front de Gretel qui se frotte les yeux, secoue son frère, et lance des tirelirelis au matin joli. A la place des sapins, on voit à présent la maison de Grignotte (Knusperhexe, la sorcière aux biscuits croustillants), toute luisante de soleil et décorée de pains d'épices. Hänsel se précipite sur la maison de gâteau, et Grignotte, comme si elle attendait ce mouvement d'affamé, s'avance à pas de loup, et jette une corde autour du cou des enfants. Ah, les bons petits ! Comme ils seront bons, rôtis ou cuits sous la cendre. Déjà l'Ogresse se réjouit, et prononce les paroles cabalistiques qui fascinent ses victimes : " Bokus, pokus, bonus, jocus, malus, lacus! » Mais Grignotte a affaire à forte partie. Pendant qu'elle fait manger Hänsel, Gretel reproduit l'incantation : "Bokus, pokus", et, lorsque Grignotte ouvre la porte de son four pour voir si la pâte est cuite, c'est elle que Gretel y enfonce d'une violente poussée. Un craquement formidable se fait entendre. Le four s'effondre avec fracas. La haie de bonshommes eu pain d'épices est remplacée par une haie de petits garçons et de petites filles, et tout ce petit monde saute de joie. Le Père et la Mère surviennent, et c'est un embrassement général.

Les décors et les costumes d'un beau camaïeu de bruns et de beiges contribuent pleinement à la magie du spectacle. La misérable masure délabrée de Peter pourrait servir de crèche de Noël. Hermann Soherr a su rendre l'atmosphère une forêt enchantée aux profondeurs magiques  baignée par les lumières changeantes de Jakob Bogensperger. Un grand arbre creux un peu effrayant révèle en son sein des êtres surnaturels et la cabane de pain d'épices serait vraiment délicieuse si elle n'était l'appât fallacieux qui attire les enfants affamés. 

Le jeune chanteur croate Matija Meić incarne un Peter gouailleur de son baryton puissant et joue fort bien les ivrognes, avec un excellent jeu de scène . La Gertrud d'Ingrid Kaiserfeld reste vocalement fort en retrait de son personnage.  Sophie Mitterhuber charme en Gretel avec son beau soprano clair et léger, une grande finesse d'interprétation et une bonne articulation. Valentina Stadler fait ses débuts  enthousiastes en Hänsel. La Grignotte de Maximilian Mayer séduit et amuse par ses effets théâtraux, même si la voix, riche et nuancée,  ne passe pas toujours l'orchestre. Enfin, l'excellent et ravissant choeur d'enfants du théâtre contribue pleinement à l'enchantement de la soirée.

mercredi 10 janvier 2018

Le Roi Louis II de Bavière, un extrait des 'Fous couronnés' du Dr Augustin Cabanès

Dans un chapitre de ses Fous couronnés, le Dr Augustin Cabanès s'intéresse à la dynastie des Wittelsbach. Dans un post précédent,nous avons retranscrit l'extrait concernant le Roi Othon Ier de Bavière.  Nous reproduisons ici l'extrait qui évoque le Roi Louis II.

Portrait du Roi Louis II de Bavière, dans les Fous couronnés du Dr Cabanés

[...] La déchéance morale de ceux qui occupent les trônes n'est pas seulement l'humiliation ou la dérision du rang suprême ; le spectacle du vertige qui saisit ceux qui planent sur les sommets, s'il console notre médiocrité, s'il nous guérit de l'envie de poursuivre la gloire et de nous griser de son vain encens, atteste aussi le danger auquel est exposé un organisme mal équilibré, victime d'un fatalisme morbide qui, un jour ou l'autre, réclame ses droits.

Les adversaires de l'idée monarchique ont beau jeu, en vérité, pour mettre en déroute le principe de la monarchie héréditaire, en s'appuyant sur des exemples comme celui de la dynastie des Wittelsbach. Ceux de ses membres qui n'ont pas l'esprit complètement dérangé ont eu d'étranges manies, qui attestent un déséquilibre cérébral manifeste : n'appartenait-elle pas à la maison de Bavière, cette princesse Marie-Thérèse, qui ne voyageait qu'avec des animaux de toute espèce, jusqu'à un rat monstrueux, dont elle ne voulait se séparer dans aucun de ses déplacements, si lointains fussent-ils ? 

Louis Ier, grand protecteur des arts et des artistes, ne fut-il pas contraint d'abdiquer, après le scandale public de sa liaison avec l'actrice et courtisane Lola Montès ?

Louis II, du moins, s'il protégea les arts, ce fut sous une forme plus acceptable. Si ses fantaisies ont coûté cher à son peuple, on ne saurait lui dénier un certain sens esthétique, peut-être d'une qualité contestable, mais qui n'en fut pas moins réel.

Ne poussons pas le paradoxe jusqu'à l'absurde, comme ceux qui ont prétendu que le fervent ami de Wagner, l'amant des clairs de lune, qui portait en lui toutes les séductions, et aussi tous les périls d'une imagination maladive, d'une sensibilité exaspérée, que ce poursuiveur de chimères ne fut, en somme, que le type parfait du romantique, le romantique couronné. Sans doute, conviendrons-nous que tout ce qu'il y a de nuageux et de vague dans la sentimentalité germanique se retrouve chez Louis II; mais il s'y ajoute «le dangereux pouvoir de réaliser quelques-uns de ses rêves, qu'il tenait de sa grande fortune et de son titre de roi ». Nous retrouvons, chez ce porteur de sceptre, changé en marotte, la césarite, qu'a si bien décrite notre maître et ami, le professeur Lacassagne (1).

Au début, ce ne sont qu'innocentes lubies, caprices de souverain : « une intelligence qui s'évapore en fantaisies », selon une expression d'un joli tour (2). Ayant hérité, de ses aïeux et de ses parents plus directs, des germes malsains, l'éducation qu'il recevra, loin de les combattre, sera plutôt propre à les développer. « On semblait, dit son biographe, prendre plaisir à développer en lui l'imagination sans règle, la mélancolie sans cause, le penchant à la rêverie, en même temps qu'un dangereux et inconscient égoïsme. »

Sa gouvernante française lui répétait sans cesse des phrases comme celles-ci, attribuées à nos monarques : L'Etat, c'est moi! — Tel est notre bon plaisir. Quant à son précepteur, Français également, il se sentait très honoré d'être roulé, « comme un tonneau », par le gracieux prince royal.

Bien qu'il ne fût pas né avant terme, comme son frère Othon, Louis était d'une constitution fragile, nécessitant d'incessantes précautions.

Les médecins, à le voir aussi frêle d'aspect, le crurent atteint de la poitrine: d'où des soins continuels et une existence presque recluse; on allait jusqu'à le priver des jeux de son âge, pour éviter les imprudences nuisibles à sa santé.

La solitude ne pouvait que favoriser la disposition rêveuse que déjà il manifestait. On a conté, à cet égard, une anecdote significative (3).

Des maux d'yeux avaient obligé Louis, enfant, à porter un bandeau et à rester oisif dans l'obscurité. L'aumônier de la Cour lui ayant dit : « Votre Altesse Royale doit s'ennuyer à rester ainsi seule et inoccupée, » Louis répondit sur le ton le plus tranquille: « Je ne m'ennuie pas du tout! Je pense à toutes sortes de choses et je m'amuse beaucoup à cela."» (Und ich unterhalle mich sehr gut dabei.)

D'une nervosité anormale, le jeune roi a témoigné, dès ses premières années, d'une irritabilité excessive, avec des sautes d'humeur inexplicables.

Grand et mince, il a des traits réguliers et délicats et des yeux d'un éclat fascinateur. A dix-huit ans, c'est un beau jeune homme, qui commence à faire tourner bien des têtes, mais qui ne porte nulle attention à ces avances, conservant obstinément cette pureté de moeurs, qui le fera plus tard surnommer « le Roi Vierge »

Lorsqu'il vint en France, — c'était, croyons-nous, lors de l'Exposition de 1867, — une légende avait précédé ce Prince Charmant aux Tuileries : on s'y répétait que, nouveau Daphnis, Louis II n'avait pas encore trouvé de Chloé pour l'initier, et qu'il était en quête de celle qui ferait battre son coeur et vibrer ses sens.

On devine l'assaut qu'il eut à subir, lorsqu'il se présenta dans ce milieu dissolu qu'était la Cour de Napoléon III. Ce fut à qui, de ces dames, se montrerait la plus audacieuse, la plus provocante; mais le souverain de Bavière résistait à toutes les agaceries, auxquelles il opposait une impassibilité, qui pouvait ressembler à une indifférence courtoise.

Certaine baronne de P..., plus confiante dans ses charmes et plus aventureuse que les autres, voulut avoir raison de cette résistance, qui restait pour tous une énigme (4). Elle entreprit de séduire ce bel adolescent, qui se dérobait sans motif apparent.

Or donc, certain soir, elle l'entraîna, en causant, dans un coin sombre des jardins, propice aux aventures les plus risquées. Comme, elle déployait devant lui, derrière les massifs complices, ses plus irrésistibles attraits, son partenaire se prit tout à coup à contempler l'un des admirables marbres qui ornaient les allées, et se tournant vers celle qui s'offrait àiui presque sans voiles :

— « Madame, lui dit-il, je sens que je ne pourrais ainier qu'une femme toute blanche et toute de pierre, comme celle que nous avons sous les yeux. »

Mme de P..., qui avait eu l'occasion de remarquer combien son interlocuteur aimait à déconcerter, par la bizarrerie de ses manières ou dé son langage, feignant de ne pas comprendre, répliqua: "Mais, Sire, c'est l'histoire de Pygmalion que vous voudriez renouveler! "

— Oui, riposta Louis, et c'est sans doute impossible ? 

— Mais... pas du tout, reprit la jeune femme, après quelques instants de réflexion.

— Je serais curieux d'apprendre comment vous vous y prendriez.

— Rien de plus simple : je revêtirais un maillot blanc.

— Non, répondit le rêveur couronné, ce serait un mensonge : sous le maillot, il y aurait un être vivant, et c'est une femme, je vous le répète, blanche et de pierre, que je voudrais aimer

— Ah! Sire, vous êtes trop exigeant, dit alors Mme de P... on ne peut pourtant pas mourir, pour être aimée de vous.

— Et pourquoi non, madame? »

Mme de P... eut peur, cette fois. Avec précaution, elle arracha le roi à sa contemplation, à son hallucination peut-être ; elle revint avec lui vers le château où elle rentra plus rassurée.

— « Cet homme est fou, ou deviendra fou », dit-elle à l'une de ses amies, de qui le narrateur, qui l'a rapportée (5), tenait l'anecdote.

La prédiction de la baronne de P... devait à la lettre s'accomplir; mais par quelles étapes le monarque songeur sera conduit à la folie !

A dix-huit ans et demi, en possession du pouvoir suprême, comment se comportera-t-il ? Depuis six mois à peine initié aux affaires, il ne saurait proposer des innovations que son inexpérience rendrait périlleuses; par quel acte se manifestera, pour la première fois, sa toute-puissance ? Par le plus imprévu, assurément! '

Au jour anniversaire de sa seizième année, Louis II avait vu représenter Lohengrin à l'Opéra de Munich: dès ce moment, Wagner a mis son emprise sur ce cerveau débile; le « vieux sorcier » lui a jeté un sort.

Louis II avait voulu lire tout ce qu'avait écrit Wagner, et il ne cessa, dès ce moment, de s'intéresser au compositeur, à son oeuvre, à sa vie. Il n'eut point de cesse qu'il n'eut auprès de lui l'artiste auquel il était redevable de tant de sensations inconnues et qui l'avait initié à tant de beauté. 

Wagner avait alors dépassé la cinquantaine ; son nom n'avait pas encore conquis la célébrité ; son génie était plus que jamais contesté ; un Mécène ne se présenterait-il donc pas, pour le tirer de la gêne où il se débattait, pour donner corps au rêve depuis si longtemps caressé? 

Ni le roi de Prusse, ni celui de Hanovre, qu'on disait pourtant « libéral et magnifique dans sa passion d'art », n'avaient prêté une oreille attentive aux sollicitations des amis du maestro, qui commençait à se laisser gagner par l'abattement et la désespérance ;mais ô bienheureuse surprise ! voici qu'un envoyé du roi de Bavière se présentait, au nom de son souverain, venant inviter l'auteur de l'Anneau de Nibelung à se rendre sans retard auprès de son maître.

Le 4 mai 1864, Wagner écrivait à une  «très chère amie» cette lettre (6), où déborde son enthousiaste reconnaissance.

Si je ne vous écrivais pas tout de suite le bonheur illimité qui m'accable, je serais le plus ingrat des humains. Vous savez que le jeune roi de Bavière m'a fait appeler; je lui ai été présenté aujourd'hui.Il est, hélas!, si beau et si obligeant, si bon et si grand, que je crains que sa vie ne disparaisse vite de ce monde ordinaire. Ce n'a jamais été qu'un rêve divin. Il m'aime avec l'ardeur et la sincérité du premier amour ; il connaît toute ma vie et toutes mes oeuvres ; il me comprend comme mon âme; Il veut que je reste à jamais auprès de lui pour travailler, pour faire mon oeuvre et pour me reposer ensuite; il veut me donner.tout ce dont je pourrai avoir besoin, il veut que je finisse les Niebelungen, et il les fera jouer commej e le veux.

Je serai mon maître absolu, je ne serai pas chef d'orchestre, je ne serai que moi et son ami. Il comprend tout à fait sérieusement; je puis causer avec lui comme avec vous ; je ne connaîtrai plus la misère, il me donnera tout ce dont j'ai besoin, pourvu que je consente à rester près de lui.

L'enthousiasme du musicien va crescendo, jusqu'au délire :

... N'en doutez plus, j'ai enfin trouvé un amour, une liaison d'amour (un Liebesverhaeltniss), qui ne connaît ni douleurs, ni tourments. Si vous saviez ce que j'éprouve quand ce beau jeune homme est devant moi ! Il m'a donné, pour ma fête, son portrait qu'il a fait faire pour moi... Il habite près de moi, dans un petit château — dix minutes de voiture. Il me fait chercher deux ou trois fois par jour. Je vole à lui, comme à une maîtresse.

Il est d'un commerce intime adorable... Ces soupirs, ces pressements de mains, ces émotions ne m'ont jamais semblé si beaux. Et puis, ces soins si charmants pour moi, cette délicieuse pudeur du coeur, chacune de ces mines, quand il me parle du bonheur qu'il éprouve de me posséder ! Et nous passons parfois des heures, perdus dans la contemplation l'un de l'autre...

C'est plus que de l'amour, c'est de l'idolâtrie ! N'a-t-on pas été jusqu'à prononcer le mot d'inversion? A lire entre les lignes, il y aurait apparenc ; et cependant, nous ne le croyons pas. Chez les natures ardentes, l'expression va toujours au-delà de la sensation. Lorsque nous entendons Wagner s'écrier :

Pourrais-je, malgré l'amour du Roi, renoncer au Féminin ? Je dis non en soupirant et pourtant je souhaiterais presque pouvoir m'en-passer. Un regard sur son portrait chéri m'en redonne la force. Ah! cet adorable jeune homme est tout pour moi, Monde, Femme et Enfant!

Quand le maestro déclare que la passion du roi pour lui est toujours aussi « profonde et fatale » ; que celui-ci l'aime « comme jamais un homme n'aima un autre homme », on serait presque autorisé à songer à une perversion sexuelle ; mais cette ardeur d'amitié, cette adoration juvénile, c'est à l'artiste sublime, c'est au demi-dieu qu'elle va, plus qu'à l'homme, singulièrement grandi, idéalisé  aux yeux de son jeune admirateur..

A lire quelques-unes de ces épîtres, on reconnaît « une sorte d'hystérie passionnée », qui se traduit par des cris, incohérents, des exclamations involontaires, des exagérations inouïes du langage, une enflure de style du dernier goût. Qu'on en juge par ces quelques lignes :

Mon seul, mon cher ami ! Comme le soleil majestueux dissipe les sombres nuées angoissantes et répand au loin, avec sa lumière, la chaleur et une douce volupté, ainsi m'est apparue aujourd'hui votre chère lettre, m'apprenant, mon ami, que vos souffrances ont enfin cessé de vous torturer et que votre guérison approche. Penser à vous m'allège le faix de la royauté. Tant que vous vivrez, la vie sera pour moi belle et pleine de bonheur. 0 mon aimé ! Mon Wotan ne doit pas mourir. Il faut qu'il vive, pour se réjouir encore des héros qu'il a créés!... Je vous envoie, mon très cher ami, ma photographie peinte..., parce que je crois, j'en suis sûr, que de tous les hommes qui me connaissent, c'est vous qui m'aimez le mieux. Puissiez-vous penser, en le regardant, que celui qui vous l'envoie vous avoue un amour qui durera éternellement, qu'il VOUS aime avec feu, aussi fort qu'un homme peut aimer.

L'excuse d'un pareil document, c'est sa sincérité ; sa seule explication, une nervosité anormale et qui confine à la démence.

Louis II a subi complètement l'influence non seulement du musicien, mais de sa musique, « long cri exaspéré d'amour et de désirs ». Il s'enquiert de sa-précieuse santé, comme s'il s'agissait de la maîtresse la plus aimée :

Quand mon ami songera-t-il à partir pour l'air vivifiant de la forêt ? Si cet endroit ne lui convient pas, je prie le bien cher de se choisir un autre de mes pavillons dans la montagne. Ce qui est à moi est à lui.

Jamais exaltation amoureuse s'élève-t-elle à ce diapason, s'il ne s'y mêle un grain de morbidité ?

Il faut que je pleure, que je t'adjure !Ne te laisse pas décourager !... Vivre pour Toi, pour Toi seul !... Un et tout ! Ami chéri plus que tous !... Profondément chéri! Mon tout!  Le ravissement de mon âme ne laisse pas de repos. Aujourd'hui encore, il faut que j'adresse quelques lignes au très cher.:. Encore une fois, je vous le promets solennellement, je vis avec vous seul, avec VOUS je veux mourir.

Et comment se dénoua cette liaison, que nous n'oserions qualifier d'idyllique? Il ne fallut rien moins qu'une émeute populaire, pour contraindre le monarque bavarois à se séparer du Très Cher; mais il continua à le combler de cadeaux, il le poursuivit jusque dans sa retraite et, à plusieurs reprises, vint lui rendre visite dans l'ermitage où il s'était retiré.

Les Munichois auraient pardonné à leur souverain ce culte pour son grand homme; ils se seraient déclarés satisfaits de son éloignement, si le roi n'eût obéré les finances du pays par ses fantaisies dispendieuses, s'il ne se fût laissé entraîner par un besoin immodéré de bâtir.

Par ces caprices magnifiques et coûteux, Louis II étonna, puis irrita ses sujets. Ces bourgeois au sens obtus pouvaient-ils comprendre ce rêveur, qui promenait, de château en château, son incurable ennui ?

Ces châteaux, plus ou moins fantastiques, tant dans la construction que dans l'ameublement,, ne furent autre chose que les rêves, traduits par la pierre, d'un être que guettait la folie. 

Il y a exprimé les enthousiasmes et les nostalgies, dont frémissait son âme, passionnée et diverse. Ce sont des confessions maladroites et balbutiantes, mais si sincères ! Leur ingénuité même désarme toute raillerie.

Chacun d'eux est, on peut dire, comme un chapitre de sa biographie.

A Hohenschwangau, « dont les quatre tours crénelées se dressent, au milieu des pins séculaires, sur un promontoire rocheux », le cygne est l'emblème du lieu. Le doux et blanc volatile figure partout : dans les cartouches, sur les murailles, sur les boiseries.

Sur les eaux du lac qui baigne le castel, glisse, en ondulant avec grâce, l'oiseau aux larges ailes et au plumage immaculé. Jusqu'aux coupes, aux vases, aux tables et aux sièges, tout rappelle la légende du chevalier au cygne, dont Wagner a fait son Lohengrin.

A Neuschwanstein, commencé en 1887 et qui ne fut achevé que plusieurs années après la fin tragique de Louis II, « c'est le burg du roi wagnérien » ; c'est la réminiscence d'une autre oeuvre de Wagner, de Tannhäuser (7).

Une salle est décorée de fresques, qui représentent l'histoire de Parsifal ; dans cette salle, ont été prodigués à l'excès les lustres, les candélabres, les torchères; et souvent, il prit l'étrange fantaisie à Louis II d'embraser de lumières le burg désert et de jouir, dans la nuit, de ce spectacle féerique, qui n'était préparé que pour lui, pour lui tout seul.

Plus tard, au retour d'un voyage en France, où on lui avait fait les honneurs de Versailles et des Trianons, Louis II donnait à ses architectes l'ordre de construire le château de Linderhof, « rendez-vous de tous les bric-à-brac », dans un site d'une poignante mélancolie. Là se retrouvaient toutes les marques de la dévotion du roi de Bavière pour le souvenir des monarques dont il avait vu flotter les ombres, dans les palais qu'il avait visités : Louis XIV, Louis XV, et les deux victimes de l'ouragan révolutionnaire, Marie-Antoinette et Louis XVI.

C'est plus spécialement le Versailles du Grand Roi que le monarque bavarois a voulu pasticher à Herrenchiemsee, « un pastiche qui a presque des airs de parodie ». Pour rendre plus complète l'illusion, dans la salle du Conseil, chaque fois que l'heure sonne à l'horloge, une mécanique fait passer devant le cadran un Louis XIV majestueux, qui reçoit les révérences des courtisans.

Mais le sanctuaire du lieu, c'est la chambre de parade, copiée, calquée sur la chambre même de Louis XIV à Versailles.

Dans cette pièce, qui a coûté près de trois millions de marks, Louis II s'est plu à accumuler les motifs d'ornementation, les étoffes et les meubles les plus somptueux; sa prodigalité n'a voulu s'imposer aucune limite.

Nul étranger n'avait le droit d'y pénétrer ; il ne fut fait qu'une infraction à la règle, du vivant du roi : un jour, Louis permit à une cantatrice, dont la voix lui avait plu, d'y passer quelques instants ; mais, aussitôt qu'elle fut partie, un valet vint y brûler des parfums, afin de chasser le mauvais air (8)!

Le dernier château construit par Louis II va nous permettre d'évoquer la catastrophe qui termina l'existence de l'excentrique couronné.

Ce fut à Berg, modeste résidence d'été, située au milieu d'un parc admirable, sur la rive du lac de Starnberg, qu'on interna le roi déchu.

Dès 1865, un journal de Munich avait fait allusion à l'état mental du roi (9) ; et, dans une brochure, parue l'année suivante, l'auteur parlait, sans ambages, du prince « amant des clairs de lune ».

En 1866, au moment de la paix de Nicolsburg, on conte que les plénipotentiaires bavarois, ayant besoin de la signature du roi, le trouvèrent dans une île du lac de Starnberg, déguisé en Indien, avec des marcassins aux pieds, des plumes d'aigle dans les cheveux, vêtu d'une couverture, et en train de lire le Dernier des Mohicans (10).

De plus en plus, Louis cherchait la solitude, fuyait la foule, éprouvant du dégoût, de la frayeur pour toute société. Les cérémonies publiques lui étaient devenues odieuses, et lorsqu'après beaucoup de résistance, il s'y était laissé entraîner, il faisait interposer, entre les spectateurs et lui, des buissons fleuris, pour n'apercevoir nul visage au travers, et totalement s'isoler.

Pendant des jours il s'enfermait, ne correspondant avec ses ministres, comme avec ses serviteurs, qu'à travers des portes verrouillées. Etait-il obligé de présider le Conseil, il. ouvrait son parapluie, pour n'avoir pas à contempler la figure de ses secrétaires d'Etat.

Au théâtre, il se plaçait au fond.de sa loge, exigeant que la salle fut plongée dans l'obscurité ; plus tard, il se fera jouer des pièces uniquement pour lui (11).

Parfois il était pris d'un accès de délire des persécutions : afin de se soustraire à ses ennemis imaginaires, et de se dérober à une agression, il était entouré de gardes du corps, de gendarmes en nombre, pour le garantir contre un attentat.

Au moment où éclata la guerre franco-allemande, Louis II n'était déjà plus lui-même ; le kronprinz écrivait alors :

Louis II est étonnamment changé. Il a beaucoup perdu de sa beauté. Il n'a plus ses dents de devant. Il est pâle, nerveux, agité dans la conversation; il n'attend pas qu'on ait répondu à ses questions, pour VOUS en poser d'autres sur des sujets tout différents.

Peu d'années après la guerre, le kronprinz étant venu inspecter les troupes de l'Allemagne du Sud, qu'il avait conduites à la victoire, Louis II donna l'ordre de le saisir, de l'enfermer dans'une grotte et de l'y laisser mourir de faim.

Il n'en a pas moins conservé le pouvoir après ces actes de démence bien caractérisée ; et quand un journal, en Bavière ou même en Prusse, émettait des doutes sur la santé morale du roi, il était accusé de lèse-majesté (12)!

A partir de 1873, son goût de la solitude se transforma en une sorte d'hypocondrie. Il sentait, par moments, que sa raison chancelait ; il se surprenait gesticulant devant une glace et murmurant à son image : « En vérité, il y a des heures où je ne jurerais pas que tu n'es pas fou !»

Puis ce fut l'explosion de la démence chez son frère Othon, dont il ressentit un coup terrible ; c'était l'avertissement du sort, la fatale échéance, qui s'annonçait inéluctable.

Ensuite se déclara la passion que Louis II afficha scandaleusement pour un cabotin vulgaire, qui, trompé par les prévenances dont il était l'objet, voulut supprimer la distance qui le séparait de son royal protecteur et, par ses familiarités déplacées, ne réussit qu'à se faire rejeter dans le néant, d'où le roi avait sorti celui qui ne représentait à ses yeux que les héros qu'il incarnait à la scène.

Mais Louis descendra plus bas encore : un piqueur jouit longtemps de la confiance du roi, et celui-ci avait imaginé de faire de son coiffeur son premier ministre, quand il fut déposé.

A dater de 1883, la plus vile domesticité constituera son unique compagnie. Il amène ses domestiques dans sa hutte de Hünding, et là les oblige à boire de l'hydromel dans des cornes, à la manière des anciens Germains. D'autres fois, il les mande dans un pavillon arabe, construit sur un plateau élevé, pour les voir fumer en sa présence le narghilé, accroupis et costumés en.Turcs.

Voyant passer un jour un détachement de cavalerie, il remarque quatre soldats pour leur bonne mine; sur l'heure, il les envoie prendre, les installe à sa résidence comme valets de chambre et entend que tous leurs désirs soient comblés.

La nuit se faisant, de plus en plus opaque, dans ce cerveau atrophié, il a les fantaisies les plus singulières, et il exige qu'elles soient immédiatement satisfaites. Un jour, ne s'avise-t-il pas d'avoir un bassin, où il pût se promener en barque, costumé comme Lohengrin ? Mais comme on apercevait le fond de tôle de cette grande cuve, il exigea que l'on teintât l'eau en bleu, pour simuler la profondeur : avec une solution de sulfate de cuivre, rien ne fut plus aisé, mais on n'avait pas songé que l'acide sulfurique, que contient toujours en excès le « vitriol bleu », corroderait la tôle : l'eau pénétra par les fissures dans les appartements et y causa de sérieux dégâts; il fallut trouver autre chose.

On recourut alors à la lumière électrique, traversant une lentille de verre bleu. Louis s'en déclara enchanté. Mais la surface de l'eau était trop calme ; pour jouer la nature à la perfection, il y manquait les lames ; une roue fut installée pour les produire et, a-t-on raconté pour ridiculiser le pauvre fou, « le frémissement du bassin s'enfla si fort, que le cygne mécanique et le canot doré chavirèrent et que le roi prit un bain forcé ». Il se consola de la mésaventure, en se promenant dans Herrenchiemsee — ce Versailles en miniature — avec le grand manteau de cour, la couronne et le sceptre de Louis le quatorzième.

D'autres fois, il recevait à sa table Louis XVI et sa royale épouse, et le maître d'hôtel avait la consigne de veiller à l'étiquette, comme si la présence de ses invités de marque eût été réelle. Pour ne pas être dérangé au cours du repas, la table descendait dans les cuisines par une trappe et remontait toute servie, à l'imitation de Louis XV, qui avait eu, le premier, cette ingénieuse idée.

La démence de Louis II faisait chaque jour des progrès plus visibles : c'est ainsi qu'il se fit installer un manège, qu'il parcourait à cheval ; après trois ou quatre tours de piste, il descendait de sa monture : on lui présentait des rafraîchissements et on jouait de la musique; il s'imaginait être dans un cabaret, puis il se remettait en selle et, après de nouveaux tours, il arrivait dans un autre endroit: grâce à cette auto-suggestion, il accomplissait — dans son imagination — les plus lointaines randonnées.

Ses manies devinrent bientôt moins inoffensives. Le bruit courut qu'il rossait ses laquais ; l'on dit même qu'il tua l'un d'eux, en l'étouffant entre deux battants de portes. A un autre, dont la figure lui déplaisait, il imposa le port d'un masque, pour lui dérober ses traits.

Combien d'autres actes insensés ne commit-il pas, ou combien lui ont été attribués! Certain jour, mécontent des parterres que lui avaient dessinés ses jardiniers, il commanda qu'on y lâchât tous les chevaux de son écurie, afin qu'ils, y piétinassent à leur aise.

Etait-il las de martyriser hommes et bêtes, il s'abandonnait à des puérilités ou à des manifestations inconcevables, comme de baiser telle colonne ou tels arbres de son parc, de se prosterner devant la statue de Louis XIV, ou d'arborer des costumes extravagants.

Longtemps les ministres avaient montré, pour les frasques de leur souverain, une déférente indulgence; mais cette situation ne pouvait durer. La Chambre bavaroise ayant refusé les Crédits pour payer les dettes de la liste civile, il fut décidé qu'on rédigerait une adresse à Sa Majesté, pour le prier de mettre un frein à ses dépenses: on devine l'accueil qui fut fait à cette requête. C'est alors que fut nommée une commission de trois aliénistes, qui prononcèrent que Sa Majesté souffrait de cette forme de maladie mentale, qu'on nomme paranoia (13) et, « considérant le genre de cette maladie, son développement lent et continu et sa longue durée », la déclaraient « incurable » : en conséquence, ils proclamèrent l'incapacité du roi à régner plus longtemps.



Restait à signifier à l'intéressé les mesures prises à son égard et à s'assurer de sa personne.

Quand les envoyés du régent se présentèrent au château habité par Louis II, ils y furent reçus par une troupe de paysans, accourus pour défendreleur souverain, et prêts à verser leur sang pour lui:

« Qu'on leur dépèce la viande jusqu'aux os et qu'on leur crève les yeux ! » Tel fut l'ordre que donna, le roi, qu'on venait saisir. Heureusement pour les membres de la délégation, que ses prescriptions ne furent pas suivies, et qu'on parvint à les faire échapper par des couloirs dérobés.

Force fût alors de recourir aux moyens extrêmes; autant par violence que par ruse, à tout prix il fallait se saisir du déniant. Avec une équipé d'infirmiers, le docteur Gudden s'empara de sa victime et remporta au château de Berg, d'où, pensait-on; il ne pourrait s'évader. Louis II, ignorant où on le conduisait, n'opposa pas la moindre résistance; peut-être avait-il pris son parti et son calme n'était-il que pour détourner les soupçons. 

Le troisième jour de son arrivée dans la demeure dont on avait fait choix, et qui devait, être pour lui le dernier asile, allait se dénouer la sombre tragédie. 

On connaît l'épisode. Le roi est parti seul avec le médecin chargé de veiller sur lui; une heure s'écoule et on ne les voit pas revenir. Que s'est-il passé ? 

On court de tous les côtés, on bat les taillis du parc, on fouille les moindres recoins, on arrive jusqu'au lac.

Tout à coup, on entend une exclamation : voici le chapeau et l'agrafe de diamant du roi ; plus loin, le parapluie du docteur Gudden et son couvre-chef ; enfin, le manteau et la redingote du souverain sont là, tout au bord de l'eau.

On explore les profondeurs du lac; bientôt on ramène le cadavre de Louis II ; un peu en deçà, à droite, flotte le corps de son médecin. Toutes les tentatives pour les ramener à la vie restent vaines ; la mort a accompli son oeuvre... . D'après la position des corps et les traces relevées sur la rive, voici comment les docteurs Gottschalk et Marie (14) présument que les choses ont dû se passer.

Le roi marchait à la gauche de Gudden; arrivés près d'un banc où ils s'étaient reposés le matin, le roi se mit à courir vers le lac, après avoir jeté son parapluie. Gudden, s'étant aussi débarrassé du sien, chercha à lui couper la route, en marchant résolument dans l'eau ; il rejoignit le roi et le saisit par ses vêtements, mais le roi quitta aussitôt son pardessus et sa redingote. Il s'engagea alors, à dix ou quinze pas de la rive, une lutte terrible, dont l'issue ne pouvait être douteuse, entre un homme dans la force de l'âge, ayant fait le sacrifice de sa vie, et un vieillard de 62 ans, cherchant à sauver son souverain, fût-ce au prix de son existence.

Le cadavre du docteur Gudden fut trouvé ployé en deux : la face, meurtrie et couverte d'ecchymoses, était sous l'eau, alors que le dos émergeait; le corps du roi fut trouvé plus avant dans le lac; après s'être débarrassé de Gudden. il avait continué à marcher dans l'eau, jusqu'au moment où il avait perdu pied. Il n'y avait, cependant, à cet endroit, qu'une profondeur très faible; mais l'autopsie montra que la mort était due à une syncope, et qu'elle ne provenait pas de l'asphyxie par submersion.

L'infortuné-monarque avait-il, dans un accès de démence, entraîné son compagnon dans le lac ? L'avait-il submergé avec lui, après une lutte désespérée, car le docteur avait l'ongle du médius retourné? Louis s'est-il, au contraire, jeté volontairement à l'eau, et Gudden s'est-il noyé en le 'voulant, rattraper? Toutes ces hypothèses sont plus ou moins plausibles, mais ce ne sont qu'hypothèses. A jamais resteront ignorées les péripéties d'un drame qui n'eut d'autres témoins que le ciel bleu et l'onde glacée.

FIN.

(1) "Si l'exercice du pouvoir ne peut être admis comme une cause de folie, écrivent les docteurs Gottschalk et Marie, dans une étude consacrée à la maladie et la mort du roi Louis II de Bavière, dont nous n'avons pris connaissance qu'après que notre travail a été publié, il est certain que, chez un sujet prédisposé, l'isolement relatif que comporte la souveraineté l'absence de contrôle, l'exercice de l'autorité, favorisent le développement des pensées et des actes morbides Un chef, qu'il, s'agisse d'un puissant souverain ou du commandant d'un poste isolé, n'a personne au-dessus de lui dont il ait à craindre l'opinion ; au contraire, il se trouvera toujours environné d'individus prêts à le flatter, prêts à accepter et à encourager ses idées les plus délirantes, surtout lorsqu'ils en tirent profit."

(2) Nous l'empruntons à M. Jacques Bainville,dont la biographie psychologique de Louis II de Bavière est un modèle du genre. Sans arriver aux mêmes conclusions, nous suivrons notre guide pour l'établissement de 1' « observation » du roi névrosé.

(3) LOUISE VON KOBELL, Koenig Ludwig II und die Kunst, cite par J. BAINVILLE.

(4) Pour expliquer celte misogynie, on a raconté qu'une personne d'une rare beauté l'avait séduit. Des promesses avaient été échangées,des serments prononcés, lorsque — comme il arrive dans les contes et les légendes — le chevalier du beau voulut aller surprendre sa fiancée, qu'il trouva folâtrant avec une sorte de page. On entreprit de le convaincre de vision. L'amant désillusionné n'y voulut point entendre: le temps de l'hallucination, qui, hélas ! devait venir, n'était pas encore arrivé pour lui. Il revint au rêve pur et à l'idéale beauté (Temps passé, journal sans date, par P. MAX-SIMON). 

(5) Pierre de Lano, qui l'a recueillie dans une de ses publications sur le second Empire.

(6) Nous la tirons, ainsi que les fragments suivants, d'un opuscule en notre possession: Richard Wagner et le roi de Bavière, lettres traduites par JACQUES SAINT-CÈRE; Paris, 1887.

(7) A Neuschwanstein, la chambre à coucher représentait un bosquet fleuri, traversé d'un ruisseau coulant sur des glaces et éclairé par une voûte lumineuse, figurant la lune et les constellations du ciel astral.

(8) Louis II sut toujours se garder de la femme et observa même, dit-on, une continence absolue. On a tenté d'en donner une explication physiologique: une chute de cheval, dont la date n'a pu être déterminée, aurait provoqué cette anomalie. Quoi qu'il en soit, il n'eut jamais de maîtresse, et, au dire de son valet de chambre, jamais il ne reçut dans sa chambre de personne de l'autre sexe. L'aventure des Tuileries, que.nous avons contée, offre, par conséquent, toute vraisemblance.


(9)  F. SALLES, la Bavière depuis 1866; Bruxelles, Leipzig et Livourne, 1866.

(10) Archives de neurologie, octobre 1911.

(11) En 1885, le roi fit monter, sur le théâtre de Munich, la Theodora, de V. Sardou, avec tous les décors et accessoires, fidèlement copiés sur ceux de la Porte-Saint-Martin, de Paris. Cela coûta la bagatelle de 200.000 marks. A part le roi, un soldat des chevau-légers, faisant fonction de valet de chambre, fut seul autorisé à assister à cette représentation ; la consigne était tellement rigoureuse, que la femme d'un ministre étranger, accrédité près la cour de Bavière, ne put pénétrer dans la salle, malgré des démarches pressantes auprès de l'intendant du théâtre (Gazette anecdotique, 31 mai 1885).

(12) Bibliothèque universelle et Revue Suisse, t. VIII, octobre-décembre 1897, 630.


(13) D'après le docteur Marie, ce terme correspondrait à celui de folie de dégénérescence. « La démence du roi de Bavière présente,-en effet, d'après l'éminent aliéniste, «l'absence de systématisation, l'évolution progressive, mais s'effectuant par bouffées, entrecoupées de périodes à peu près normales, qui caractérisent les folies des dégénérés. »

(14) Archives de neurologie, octobre 1911, 214 et suiv.